[Live-Report] Les Tiger Lillies chantent Nan Goldin à la Philharmonie (06/01/2017)

7 janvier 2017 Par
Yaël Hirsch
| 0 commentaires

Les Tiger Lillies, Groupe mythique anglais oscillant avec une intensité unique entre blues, cabaret et punk, sont de passage à la Philharmonie de Paris cette semaine. Le concert est en deux parties : avec leur répertoire désormais trentenaire, les Musiciens menés par le charismatique Martyn Jacques créent un climat intime et grinçant et puis, après l’entracte, ils reprennent la longue chanson de 45 minutes qu’ils avaient composée pour accompagner les 700 photos de la série majeure de Nan Goldin sur l’underground new-yorkais des années 1980: La ballade de la dépendance sexuelle. Un moment musical et visuel brûlant à découvrir encore ce soir, samedi 7 janvier 2017, à la Philharmonie.

 

image

C’est habillé et maquillés en punks que les trois Tiger Lillies entrent en scène avec leur attirail d’instruments. La lumière tombe vite sur l’accordéon de Martyn Jacques qui commence sur une note populaire et cabaret où les mots fusent comme autant de couperets : dans un blues immémorial, il chante la nuit, l’addiction à la drogue et la condition humaine comme une condition de « clown ». Passant au Yukulele, Jacques fait résonner sa voix aiguë et les timbres rétro de ses deux comparses, répondant en chœur à sa plainte. Le chant est plaintif mais le texte qui dresse le portrait de personnages, casseurs de banques, amants mélancoliques ou héroïnomanes, est caustique et britannique à souhait. Même quand le thérémine lancinant d’Adrian Stout soutient la reprise d’un Gospel. La première partie dure plus d’une heure de douceur cumulée et se termine par une chanson « originelle » de l’existence du groupe qui tiendrait peut être son nom du meurtre nocturne d’une prostituée à Soho: une fille habillée en motif tigre et qui s’appelait Lilly.

 

Après un court entracte où le public est volontiers resté dans la salle, à rêvasser à la comédie humaine mise en scène et en musique par le trio britannique, l’écran noir est hissé comme un pavillon et les Tiger Lillies passent à la reprise de leur création de 2009 pour les 40e Rencontres Photographiques d’Arles. En une chanson de 45 minutes où la vie semble zigzaguer comme une fragile libellule autour de mot « Death », ils accompagnent (toujours sur plusieurs instruments) le défilé des 700 clichés de la série de photographie de Nan Goldin « La ballade de la dépendance sexuelle ». Pour qui n’a jamais vu en entier et « cousue » par la photographe la totalité de ces clichés d’une traite, l’expérience esthétique est un choc. On commence par les femmes, maigres, fragiles, allongées ou recroquevillées en intérieur, maquillées et très speed aux soirées, parfois amoureuses devant Central Park et regardant souvent (même quand il s’agit d’autoportraits) l’objectif de Goldin d’un œil brûlant. Puis il y a les couples tendres d’abord, en quête fébrile mais douce aussi de sexe à la fin. Il y a aussi les enfants : la vie est là, immortalisée dans leurs petits yeux rieurs et dans leurs mouvements. Il y a évidemment les hommes, les amis, aux formes souvent anguleuses qui rappellent Egon Schiele. Et il y a même les amis stars comme Andy Warhol et sous les costumes pailletés des années 1980, l’on sent tout de même que New-York est en train de dire au revoir à l’innocence et l’extravagance d’une époque. Sous la pudique impudeur de Goldin, derrière les corps qui se cherchent, sous les masques du Sida et de l’overdose, il y a le personnage principal chanté par les Tiger Lillies : la mort.

Alors que ce diaporama de photos a pu connaître plusieurs formes, diffusions et bandes originales depuis 1985, le long morceau « weillien », punk et blues, imaginé par les Tiger Lillies agit comme un révélateur. La mort est la vérité nue de cette comédie humaine bouleversante et il ne reste que la beauté et l’humour pour faire durer un peu la tragédie … Le public a savouré chaque seconde de cette performance essentielle.

visuel YH