Nabucco à Lille : au-delà des apparences

18 mai 2018 Par
Gilles Charlassier
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Alors que Montpellier donne le Nabucco de Verdi réglé par John Fulljames à Nancy en 2014, Lille invite Marie-Eve Signeyrole pour une relecture foisonnante et stimulante qui inscrit le péplum au cœur de notre modernité, avec un beau plateau vocal et une direction dynamique de Roberto Rizzi Brignoli.

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Inviter Marie-Eve Signeyrole, c’est faire le pari d’un spectacle hors des sentiers battus de la tradition. La mise en scène de Nabucco que lui a commandée l’Opéra de Lille en témoigne, replaçant l’épisode biblique au cœur de notre actualité, avec la complicité des ses collaborateurs fidèles, de Fabien Teigné aux décors à Simon Hatab à la dramaturgie, en passant par Yashi aux costumes et Philippe Berthomé aux lumières. Ce faisant, elle prend le contre-pied du contrat herméneutique initial, par lequel le Romantisme se sert de la fantaisie de l’antique pour symboliser ses questionnements contemporains. Ici le signifiant ne se pare plus de la poussière du passé, ni de la distance minimaliste. L’Ouverture bouscule d’ailleurs d’emblée les codes établis, de manière presque sacrilège, en calquant une chorégraphie, réglée par Martin Grandperret en synchronie sur le rythme de la musique. Après un incipit parlé tiré de Yuval Noah Harari, rendu célèbre par sa synthèse Sapiens, une brève histoire de l’humanité, puis un écho à la crise migratoire et à un peuple privé de ses droits, avant une pantomime de mitraillette, on redoute un point de vue hautement inflammable prenant à partie le conflit israélo-palestinien.
Mais la maîtrise scénographique, qui, comme toujours chez Marie-Eve Signeyrole, use abondamment du matériau vidéo, ici réalisé par Baptiste Klein, autant que la multiplicité des registres, n’hésitant pas à manier la satire, n’enferme pas le propos dans une transposition sentencieuse, et rassure rapidement. La profusion d’images tourne dans une dérision parfois macabre le flux d’informations en continu qui rend compte, à coup de sondages, de bandeaux d’annonce et pseudo reportages à chaud, des troubles politiques de Babylone et de l’ascension d’Abigaille. On pourrait être tentés de chercher quelque transposition avec la réalité politique d’aujourd’hui, mais le travail de la metteur en scène française déjoue cette facilité – et cet écueil. Si les références peuvent en effet évoquer les guerres du Proche-Orient, le spectacle ne cherche pas de calque précis, et l’allocution, en italien, d’Abigaille sur le rôle entre son pays, comme pôle de stabilité dans la région, et l’Europe, dans le contexte de crise migratoire, peut aussi bien faire songer à la Turquie d’Erdogan qu’à Israël.

L’interchangeabilité des tyrannies politiques et religieuses

Car plutôt que par une leçon morale, c’est par l’émotion esthétique que, dans une immersion multimédia, le spectacle invite le public à éprouver les échos contemporains de l’ouvrage de Verdi. A cette aune, les citations déclamées dans un français allophone avant chaque acte reconstitue le procédé de mise en exergue de citations bibliques dans le livret de Solera, ici disséminées dans l’action au moment qu’elle illustre le mieux. Le résultat peut s’avérer parfois hétérogène – et c’est sans doute assumé – entre une première partie bombardée d’écrans, et une seconde plus sobre. Le foisonnement obère parfois la continuité de l’attention, sollicitant l’oeil dans plus de directions qu’il n’en peut suivre, à l’exemple de la redoutable confrontation entre Abigaille et Nabucco au troisième acte, où la régente, née esclave, fait manger son certificat de naissance à un domestique – donc un esclave – pendant le ballet des maîtres-d’hôtel déroulant un vaste banquet en nappe et gants blancs. Mais le sens de la forme garantit un certain nombre de repères, et la trajectoire du roi, qui bascule de la folie mégalomaniaque à celle de la piété fervente, ne fait que traduire l’interchangeabilité des tyrannies politiques et religieuses.
Guidé par une remarquable direction d’acteurs, le plateau incarne la mise en scène avec un bel engagement, et au premier plan le Nabucco de Nikoloz Lagvilava, au grain dense, rocailleux et rugueux. La puissance vocale du baryton géorgien imprime une aura évidente au service d’une expressivité sans concessions, même si la fin de la soirée gagnerait à juguler davantage les décibels. Il forme un duo incandescent avec l’Abigaille admirable d’autorité de Mary Elizabeth Williams, qui privilégie la vaillance de l’aigu et de la ligne – son entrée s’avère saisissante. En très léger retrait, Simon Lim compose un solide Zaccaria, sans reproche. Evidemment plus secondaire, le reste du plateau réserve d’estimables interprétations, telle la Fenena charnue de Victoria Yarovaya ou l’Abdallo bien articulé de François Rougier. L’Ismaël vaillant de Robert Watson se révèle plus inégal. Jennifer Courcier ne réduit pas Anna à la figuration, tandis qu’Alessandro Guerzoni s’acquitte des interventions du Grand-Prêtre. Renforcées par les effectifs dijonnais, les forces chorales de Lille sont préparés efficacement par Yves Parmentier, et remplissent sans faillir leur office. La direction de Roberto Rizzi Brignoli, souple et nerveuse, parfaitement au fait de ce que l’on appelle l’italianità, leur fournit un support idéal. A la tête de l’Orchestre national de Lille, le chef italien fait vibrer le sang dramatique et les couleurs de la partition, relayées par des pupitres de qualité, et participe de l’impact que ce Nabucco laissera dans la mémoire du public.

Gilles Charlassier

Nabucco, Verdi, mise en scène : Marie-Eve Signeyrole, Opéra de Lille, du 16 mai au 6 juin 2018

Visuel ©Frédéric Iovino