« Ethnoscape » de Cécile Proust : ou l’imaginaire de corps bien réels

12 janvier 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Au moment où le débat sur la question de la déchéance de nationalité fait rage, où les conflits et le terrorisme déplacent des populations entières, où l’Europe ne cesse de renforcer ses frontières tout en semblant bien impuissante face au phénomène de l’immigration, Cécile Proust nous propose de porter un regard différent sur les liens que tissent nos corps mouvants.

Danseuse de formation classique et contemporaine, chorégraphe et pédagogue, Cécile Proust est avant tout une femme engagée et curieuse. Preuve en sont ses créations qui, depuis plus de 20 ans, se situent au croisement entre art et politique, confrontent et entremêlent danse « européenne » et danses du monde. Le précédent projet de cette titulaire d’un Master en Art et Politique de Sciences Po Paris, femmeuses, problématisait au travers de la danse la question du genre et portait, en ce sens, sur la construction des corps et la fabrique des rôles sexués. Si dans Ethnoscape, le féminisme iconoclaste qui anime et qu’anime Cécile Proust se fait un peu plus discret, cette dernière n’abandonne pas cependant son exploration anthropologique et sociale en investissant, cette fois-ci, la question des corps migrants.

Touristes, immigrants, réfugiés, exilés, travailleurs invités, et tous ces autres groupes et individus qui constituent le monde mouvant dans lequel nous vivons forment ce que le sociologue et anthropologue indien Arjun Appadurai appelle les « ethnoscapes ». Parler, comme propose de le faire Cécile Proust dans l’un des studios boisés de Micadanses, d’ethnoscapes, c’est prendre conscience de la disjonction sans précédent entre voisinages comme formations sociales et localité comme propriété de la vie sociale. S’inscrire dans les pas d’Arjun Appadurai, c’est s’interroger sur la manière dont des populations, toujours plus nombreuses, parviennent malgré et face à l’érosion et à la dispersion à construire du local, c’est également montrer combien la dimension culturelle se situe au cœur de ce processus de (dis)location. Mais, quand Appadurai entraperçoit dans l’explosion des médias la possibilité de déployer et de redéployer l’imaginaire collectif, Cécile Proust envisage la danse comme un vecteur de l’imagination.

Dans Ethnoscape, notre imagination, est mise en mouvement non seulement par les passages dansés (trop rares cependant) mais surtout grâce aux témoignages de personnalités politiques ou d’anonymes, aux images et aux visages des migrants. Aussi, en donnant voix aux migrants et en se rappropriant des traditions chorégraphiques et corporelles indo/européenne(s), Cécile Proust déplace la table démocratique et élargit notre horizon quant au problème migratoire que nous sommes mis en demeure, ici et maintenant, le temps de la performance, d’affronter, de regarder en face. Si la brièveté de la performance empêche d’exploiter tout le potentiel d’un projet louable, Ethnoscape a au moins le mérite de détourner, ne serait-ce qu’un instant, notre regard, de suggérer combien l’imagination peut, dès aujourd’hui, nous aider à agir. Les témoignages, en effet, n’en appellent pas à notre compassion, ni ne visent à susciter notre empathie, à faire que nous nous mettions simplement à la place des migrants. Ils nous montrent, bien plutôt, combien nous prenons part, nous aussi, à ces déplacements.

Ethnoscape s’inscrit dans le cadre du projet Migrant Bodies, un projet placé sous la bienveillance de l’Union Européenne. Aussi, peut-on espérer que celle-ci ne se contente pas, à l’avenir, de soutenir financièrement la mise en place de tels projets, mais qu’elle tire aussi les leçons de ce que l’art en général, et la danse tout particulièrement, peuvent nous apprendre pour penser et voir politiquement le problème des frontières et des déplacements de populations.

Visuel : DR


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