[Critique] Sidi Larbi Cherkaoui se perd dans la brume de son Fractus V

12 juin 2016 Par Araso | 0 commentaires

Jeudi avait lieu la dernière représentation de «Fractus V» de Sidi Larbi Cherkaoui à la Villette, une création qui signait le grand retour sur scène du chorégraphe en tant qu’interprète, pour la première fois depuis 10 ans. Très attendu, le spectacle fait feu du thème des danses du monde sur des musiques du monde. Il a remporté l’assentiment de la salle, il nous a laissé sceptiques. 

Note de la rédaction :

Pour ses quarante ans, qui coïncident avec les quarante ans du Tanztheater Wupperthal de Pina Bausch auquel il rend hommage, Sidi Larbi Cherkaoui est sur scène. Dans une création où ce bourreau de travail a mis toutes ses tripes, il effectue son grand retour en tant qu’interprète. Celui qui vit aussi autant à Anvers qu’en avion, avec plusieurs spectacles qui tournent en permanence dans le monde entier, est à Paris pour trois courtes dates. Et lorsqu’il n’est pas en représentation, il répète en coulisses sa prochaine création, dix heures par jour, au bas mot. Sur scène à la Villette, il est humble, fragile, drôle. On a une tendresse folle pour ce personnage au si grand talent et au profil si bas. Autant dire qu’on aurait aimé adorer ce spectacle.

En toute honnêteté, il y a ce flamenco: sublime. Eminemment transcendant de beauté. Charnel, sensuel, dansé par Fabian Thomé Duten et «Larbi» himself, troublant, qui caresse le torse de son partenaire d’une main qui fait frissonner. Et puis il y a le lindy hop fou et animal de Johnny Lloyd, ce jeu de dominos hilarant qui pousse Larbi hors de scène, l’air de rien, à l’image de ses apparitions, poétiques et discrètes. Surtout, ne pas déranger la danse. A cette exception près que sous des kilotonnes de fioritures et de musique kitschisante que plombe une terrifiante flûte traversière, on ne distingue plus le propos.

Qu’est-ce qui fait donc que depuis quelques années, Sidi Larbi Cherkaoui s’enlise dans des mises en scène grandiloquentes et superflues, à l’opposé de sa philosophie? Lui qui prêche le silence et le repos de l’esprit? Un fractus désigne une catégorie de nuages. A la Villette, cette semaine, il est bien difficile de trouver le fil rouge dans cette accumulation de musiques du monde sur danses du monde, même portées par des voix d’exception, de laquelle le chorégraphe anversois semblait déjà se gargariser dans «Noetic».

Cette fois, de surcroît, il nous gratifie de scènes de bagarre absolument ridicules et autres chichis géométriques déjà introduits dans Noetic. En 2014, à la Villette avec «Genesis», Larbi avait introduit cette gestuelle des mains, mi-ridicule mi-précieuse qui lui avait coûté bon nombre de ses admirateurs les plus fidèles. Avec «Noetic» et «Fractus», c’est la surenchère d’agitations de la main entre voguing, danse égyptienne et caricature, un enchevêtrement difforme de symboles erratiques collés les uns aux autres comme on enfile des perles, l’harmonie en moins. Et on meurt d’envie que cela s’arrête, tant c’est embarrassant – à tous les sens du terme.

Depuis l’histoire de «Tezuka», on a perdu le fil. On se prend à rêver que Larbi, qui a fêté cette année ses quarante printemps, se révèle à lui-même et abandonne un propos si ampoulé que l’on ne l’entend même plus. Ces longs parlés inaudibles donnent le sentiment qu’un Larbi doutant de lui cherche à justfier sa danse à tout prix, crime suprême. Sur quelques images sublimes et une parenthèse africaine délirante, des tableaux grotesques sont plaqués comme un mauvais maquillage sur une adolescente en mal d’amour et qui se cherche. On a très envie de redécouvrir des créations à la hauteur de cet immense talent plutôt que ces spectacles où le «joli», le «convenu» et le «trop» occupent les premières places.  On veut Sidi Larbi Cherkaoui, tout simplement.

Visuels © AAP


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