[Interview] Keny Arkana, « Etat d’Urgence » : Le rap comme un état de conscience

10 juillet 2016 Par Hassina Mechaï | 0 commentaires

La rappeuse marseillaise vient de sortir un nouvel EP, Etat d’urgence. Six titres qui portent évidemment la marque de cette « rabia del pueblo » (la rage du peuple) qui a toujours innervé les textes de Keny Arkana. Mais réduire cette artiste talentueuse à un rap rageur serait une erreur, car ses textes lucides ont toujours appelé à cet « effort de paix » qu’elle chante clairement dans le premier titre. Car le rap sans conscience n’est que ruine, de l’âme ou du moins de la conscience politique. Cela, Keny Arkana l’a très bien compris, dès ses débuts. Pour Toute la Culture, Keny Arkana parle de musique évidemment, de politique aussi et surtout de spiritualité. Rencontre.

« Etat d’urgence » est disponible en téléchargement à prix libre, ici. 

Ce nouvel EP est à prix libre, pourquoi ce choix ?

Keny Arkana: Cela faisait longtemps que j’avais envie d’essayer le prix libre sur un de mes projets ; j’ai pensé que cet EP était idéal pour le faire, en raison de la thématique abordée. Je ne me voyais pas le vendre de façon classique, dans les circuits de production habituels. Je voulais presque le donner aux gens et en échange, ils pouvaient verser la somme qu’ils voulaient, sans contrainte ni condition. C’était aussi une façon pour moi de mesurer le soutien et la conscience des gens. Je ne m’attendais à rien et j’ai été agréablement surprise, même touchée par le soutien des gens.

Est-ce aussi une démarche qui, par contrechamp, permet également de parler de l’industrie du disque ?

Keny Arkana: Je voulais vraiment mettre en avant le prix libre : c’est une pratique qui existe dans d’autres milieux artistiques. Si demain tous les artistes faisaient cela, il n’y aurait plus de maisons de disques car c’est sortir du circuit. Cet EP est téléchargeable sur mon site, mais j’ai dû laisser ma maison de disque le mettre sur des plateformes d’écoute, puisque je suis encore sous contrat. Mais je l’ai entièrement produit.

Vous parlez d’Etat d’urgence dans cet EP. De quelle urgence parlez-vous ? Politique, sociale, sociétale, environnementale…?

Keny Arkana: L’urgence de conscience, l’urgence d’humanité, celle de se poser les bonnes questions car nous sommes vraiment à une époque charnière. Les politiques se font toujours plus obscurantistes, liberticides, ultra-sécuritaires. Ces politiques ont besoin de prétextes pour imposer leurs lois. J’observe la montée des replis, la haine le racisme. On dit que les textes des rappeurs sont violents, mais il faut voir aussi la violence des propos des hommes politiques : impitoyables, racistes, haineux, ils ne sont pas mal non plus. Je voulais, humblement, proposer une autre vision que cette pensée dominante. Je voulais aussi rappeler que cela fait dix ans que la France est en guerre, qu’elle bombarde des populations. Il faut aussi se poser les bonnes questions.

Vous semblez penser qu’il y aurait presque une stratégie volontaire de guerre civile qui se mettrait en place en France…

Keny Arkana: Il me semble que ce pays est un terrain favorable pour une guerre civile. Voilà pourquoi aussi je voulais être dans un discours de paix et d’humanité : rappeler que nous sommes une seule humanité. Chacun dans sa singularité et sa ressemblance. Quand je parle de paix, je parle surtout de la paix intérieure. Et c’est simple, la paix, cela demande juste un effort de bienveillance. Mais notre civilisation pousse à l’égoïsme, au rapport de forces, à la course. Je voulais parler d’unité.

C’est une paix qui tient à la volonté de chacun, mais pas à de grands mouvements politiques ? Vous croyez encore en la force des utopies et des idées collectives ?

Keny Arkana: J’ai toujours pensé que pour changer le monde, on se change d’abord soi-même. Dès mes premiers disques, je parle de cet effort de bienveillance sans lequel rien n’est possible. Cette bienveillance doit se faire même envers nos ennemis, car pour moi l’ennemi n’est pas l’autre mais les idéologies. Après oui, des gens les incarnent, s’y accrochent, mais rien n’est figé, tout est mouvement et tout peut changer.

Dans le titre « Ne t’inquiète pas » vous évoquez ce consumérisme qui pousse au saccage de la planète, votre vision politique tient-elle aussi à l’écologie ?

Keny Arkana: Je ne suis pas dans une vision occidentale de la terre mais plutôt dans une approche amérindienne : il me semble que la terre ne nous appartient pas, mais nous lui appartenons. Nous sommes dans l’autodestruction et tout est révélateur de cela. Ma responsabilité est de faire du bien aux gens, de souffler sur leur cœur et de le dire. Là encore, je suis dans la guérison et dans l’apaisement. Ce que ne font plus les politiques actuellement, qui sont le contraire de la noblesse : mesquinerie, méchanceté, guerre…C’est grave de donner le pouvoir à ces gens-là. Et ces politiques n’y arriveraient pas sans les médias dominants. Ce sont eux qui ont raconté cette histoire des armes de destruction massive en Irak. Après la destruction de tout un pays, personne ne fait son mea culpa. Les médias sont aux marchands d’armes, ils ne sont pas là pour propager la paix.

Depuis les derniers attentats, qu’est-ce qui vous choque, interpelle ?

Keny Arkana: J’ai été choquée par a sauvagerie de ces attentats ; j’ai chanté au Bataclan, je bois des verres en terrasse. Je suis bouleversée par le fait que des gens aient pu faire cela. On en est donc arrivé là dans la frustration, la colère ? Evidemment les terroristes sont responsables de leurs actes. Mais des questions sont à se poser, socialement, politiquement, sur notre modèle de société. On n’arrivera à rien par la haine, le communautarisme. Notre politique internationale doit être aussi interrogée, car forcément, ce sont toujours des innocents qui vont payer.

Des mouvements citoyens ont-ils retenu votre intérêt, comme Occupy Wall street ou Nuit debout par exemple ?

Keny Arkana: J’ai toujours défendu un changement au niveau de l’individu. A partir du moment où un groupe se structure, se hiérarchise et devient pyramidal, je n’y crois plus. Il n’y a plus de pouvoir national, tout s’est internationalisé, le pouvoir réel est transnational, FMI ou autre. Des gens à travers la planète font leur effort à leur niveau. Et tout est lié, c’est un mouvement politique, social, spirituel, seul notre mental fragmente le tout. Il faut réaliser notre intérieur vers l’extérieur, et non l’inverse comme on nous le dit. Je crois que plus des poches d’autonomie et de résistance existeront et se mettront en réseau, plus la société verra qu’un autre modèle est possible.

Prenez les plantes médicinales par exemple, qui sont souvent interdites en France en raison de la mafia pharmaceutique : des gens les redécouvrent pourtant. Voyez aussi ce retour à la terre de beaucoup de gens qui prônent aussi un mouvement de consommation autonome. Ils sont pacifiques mais font peur car s’ils réussissent, tout le système s’effondrera. L’autonomie signifie déséquilibrer le système. C’est en cela que je crois. La prise de pouvoir par la révolte, la révolution n’aboutira, il me semble, qu’à reproduire les mêmes erreurs. Je crois que le rapport de force est de toute façon tellement inégal que la lutte de cette façon n’est pas productive. Le rapport de force caractérise justement ce système. Mais bien sûr, cela ne signifie pas ne pas résister : il faut résister. Mais on n’a pas besoin de renverser les choses pour commencer à créer. Créer un autre modèle est ce qui est nécessaire. Voilà pourquoi la spiritualité est importante ; et ce n’est pas un dogme, juste une attitude d’esprit. Pour moi la révolution est un mouvement constant. J’aime la définition zapatiste de la révolution qui doit être totale : elle n’est pas que sociale ou politique. C’est une révolution de soi, humaine, spirituelle.

A Nuit debout, il y avait peu de jonction entre les quartiers populaires et ce mouvement, pourquoi selon vous ?

Keny Arkana: C’est compliqué quand on a été exclu, qu’on est insulté à longueur de journée, que les parents et grands-parents le sont aussi, alors que pour certains, ils se sont battus pour la France. Grandir en se sentant illégitime rend difficile de se joindre à ce mouvement qui a semblé pour beaucoup dans les quartiers populaires comme surtout petit-bourgeois. Toutes ces humiliations quotidiennes, être orienté en BEP mécanique alors qu’on a 18 de moyenne générale, ne pas trouver de travail parce qu’on a le mauvais patronyme, se faire contrôler 3 fois par jour, tout cela les quartiers le vivent seuls. Alors pourquoi aller lutter aux côtés de ceux qui étaient indifférents à l’injustice qui est pourtant encore quotidienne? Le syndrome de l’exclu fait aussi que, même devant une lutte, tu te sens encore exclu. J’aurais souhaité qu’il y ait une convergence mais personne n’a jamais lutté pour les quartiers populaires à part leurs habitants. Et puis dans un parcours d’immigration, quand tu vois le sacrifice de tes parents, tu as plus envie de t’en sortir pour les remercier que de faire la révolution. Ce n’est pas un manque de conscience politique, c’est un héritage. C’est humain.

Vous parlez souvent de Babylone. Qu’est-ce que Babylone pour vous ?

Keny Arkana: C’est le symbole de l’oppression, de domination. C’est une métaphore qui englobe la non-fraternité. Dans le hip-hop ou le reggae, c’était le symbole de la police aussi, le pouvoir. En opposition avec la vie, la création, le lien. Babylone nous voile le regard, nous colle au visage un quadrillage invisible qui fragmente notre réalité. Voilà ce qu’est Babylone.

visuel : couverture de l’album Etat D’urgence.


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