Philippe Sellam trio, Magic Box, la communion vraie.

9 juin 2016 Par Aaron Zolty | 0 commentaires

Philippe Sellam, le saxophoniste cofondateur de Nojazz apporte de l’âme au moulin du jazz dans un album d’une nature musicale profonde pleine de grâce et d’efficacité harmonique. Cette « boîte magique » porte parfaitement son nom tant les surprises se succèdent dans le bonheur d’un trio qui cherche et trouve cet élément rare de la joie et de la vérité qui l’emporte entre nos oreilles. Le jazz est une communion, une action qui voyage entre le religieux et le réel. Le saxophoniste au son west coast versus Michael Brecker et Wilton Felder visite sans cliché l’art du trio avec une triple signature d’une beauté franche, dans un parfum ECM jamais frigide ni intellectuel. Très bon, très brute, très gourmand. La dimension du contre point heureux et puissant. Magic box, l’opus de la vérité au-delà du concept, de la technicité et de l’ego.

 “Une idée vraie doit s’accorder avec l’objet qu’elle représente”, cette citation de Baruch Spinoza s’accorde à l’esprit qui règne dans cette communion sans concession du trio de Philippe Sellam. Une plongée dans l’essentiel sans se prendre pour un mentor d’une boite new-yorkaise avec des risques proches du contre-point délicat et direct.  Un son parfait, magnifiquement enregistré et produit par le très petit label Atlantide. Il y a ce parfum « spinoziste » dans lequel les racines interrogent le ciel et vice versa. A l’homme de se prouver. Il y a ce parfum d’évidence et de renaissance de Deepy in Mineapolis du clarinettiste Michel Portal. Pour fêter l’an 2000, il sortit d’une nuit conceptuelle dont le sens se cherchait sans jamais nous trouver, pour nous offrir une plongée dans Mineapolis. Un album puissant aux rythmes RnB et Hip Hop, parfois brutaux, souvent tribaux sur lesquels le tribun retrouvait la musicalité de ses démonstrations. Quand l’esprit de John Coltrane vous rappelle à son bon souvenir.

Voilà ! La magic box réussit ce « plongement » (aphorisme anglophone) en eaux claires pour neuf titres sans faille. Ne parlons pas de complicité concernant ce trio mais de correspondance ou de connexions. Ce jazz-ci est d’une rare qualité narrative sans pour autant tomber dans les schémas du cadavre exquis où l’on reprend le son à l’endroit où l’autre l’avait laissé s’envoler sans jamais l’aimer. L’expérience et l’exercice paient. Si Tony Hymas le pianiste anglais si classique, si jazz dans la génération des Mike Garson (David Bowie) ou Keith Tippett (King Crimson) développe chez Portal des harmonies modernes aux somptueuses altérations sans « modern bop » obligés le très harmonieux Alfio Origlio  participe de cette master classe. Le son ECM nordique il connait avec son intimité, sa « religiosité », ses harmonies « sus », ses ambiances de claviers en mode Portishead. Mieux que bien. Jouissif. Ce pianiste d’esprit Hancock avec des couleurs que l’on pourrait retrouver chez les défunts Josef Zawinul (Weather Report)  et Michel Grailler (Chet Baker et albums solo) est tout bonnement un poète avec une maîtrise de la langue efficiente, s’effaçant devant les nécessités du morceau, dans une écoute juste et des chorus qui jouent avec le contre point classique. Ce paradoxe des échanges épistolaires où le musicien est dans une solitude avec l’écriture et d’une narration commune sans sentiment de discontinuité est magistral. Le premier point fort de cet album. D’autant plus fort que Alfio Origlio  assure aux claviers des lignes de basse riches en son comme on le dirait d’un bon caco dans un chocolat à 75 %. On retrouve ici dans une modernité du son qu’adore Philippe Sellam, grand voyageur par nature, le meilleur du jazz quand elle anime un Zawinul et un Shorter, un Getz et un Kenny Baron, un Horace Parlan et un Archie Shepp, voire un Georges Duke et un Stanley Clarke. Troisième surprise de ce disque le très excitant tribal Joann Schmitt à la batterie avec ce son clair qui a bercé la génération « Progressive » des années 80 : le son Ludwig, magnifié par Bill Bruford (Yes, King Crimson, Genesis, UK). Dans l’exercice du trio le compas est d’un diamètre sidérant. Surtout sans bassiste. Nécessité d’un continuum, de breaks, de swing, de marquer de sa patte la tribu, l’unifier, la pousser hors champs, hors gammes, en restant un ciment puissant. Réussite totale. Un batteur percussionniste avec l’élégance africaine d’un Elvin Johnes et la force d’un Peter Erskine. Le jazz se lit avec références certes, mais les trois musiciens sont hors zone de confort, de standardisation avec une méthode d’écoute et d’échange  frôlant le naturel. Quatrième point fort.

Question confort, Philippe Sellam prend une belle distance avec la funk latinos attitude électro de Nojazz, celle du générique de Salut les terriens de Canal + (Thierry Ardison). Un son novateur, voyageur, d’une jolie gaité. Ici, il n’est pas compagnon de fortune mais profondément lui jusque dans les accents orientaux sépharadim d’Afrique du nord. Retour à Spinoza. Comme quoi, oui le jazz porte une philosophie. Après une centaine de disques comme cuivre avec les plus grands (Michel Petrucciani, Paco Sery, Michel Portal, Roy Hargrove, Andy Emler, Mino Cinelu, Bernard Purdie, Laurent de Wilde, Glenn Ferris, Maraca, Omar Sosa, Stéphane Belmondo, Emmanuel Bex) il délivre une œuvre intelligente sans ennui en reliant ailes et racines sans se soucier de l’esprit qui s’invite à bon escient pour la qualité de ce qui est proposé.

Ce sentiment de vérité prend vie dans des voyages harmoniques et rythmiques d’un partage intelligent, sans calcul mais juste, maitrisé, métré avec cette classe qui réside dans le fait de ne jamais le sentir. Cet album révèle, non pas une renaissance, mais une naissance. Un berceau magique proche de l’Afrique dans la plénitude du son, survolant les îles Lofoten pour la majesté des paysages îliens, psalmodiant un orient natal flirtant avec le yiddish land dans les jardins de Boston où Herbie rendrait hommage à Josef. Bref, chapeau. Magic box, une réussite totale, positive, aimante sans jamais le vulgariser. Sensible, audible, intelligent.  Essentiellement narration, de celle dont les lignes d’écriture se révèlent au fur et à mesure du jeu de l’écriture. « Bien des erreurs, en vérité, viennent de ce qu’on applique de faux noms aux choses ».  Nous sommes dans une vérité.


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