[LIVE-REPORT] Avec les « Mille et Une Nuits », Les Siècles ensorcèlent le Théâtre de Caen

17 janvier 2017 Par
Alexis Duval
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« Une musique d’autant plus divine qu’elle était tendre. » Dans ses Lettres persanes, Montesquieu livrait, en 1721, une vision idyllique des mélopées orientales à ses contemporains encore tout étourdis par les Mille et Une Nuits qu’Antoine Galland venait de leur faire découvrir. Un siècle et demi plus tard, fin XIXe-début XXe, des compositeurs français ont chacun donné leur lecture. Maurice Ravel, Camille Saint-Saëns, Paul Dukas, Edouard Lalo : quatre fantasmes d’un Orient de mythes et de légendes. Quatre rêves auxquels la jeune formation Les Siècles et leur chef, François-Xavier Roth, ont redonné vie, samedi 14 janvier, au Théâtre de Caen.

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Avec l’Ouverture de féérie de Shéhérazade de Maurice Ravel pour commencer la soirée, l’accent est mis sur l’onirisme. Fermez les yeux, vous vous figurerez des jardins luxuriants, des ruisseaux coulant en abondance, des étoffes légères et des mets délicieux. La force de cette oeuvre aux accents debussyens réside justement dans sa puissance synesthésique : elle s’entend, elle se voit, elle nous touche. Impossible de ne pas vibrer à l’écoute de ces cordes frottées, tantôt douces, tantôt frénétiques.

S’il est un compositeur qui incarne le mieux cette dimension visuelle – cinématographique avant l’heure, pourrait-on dire – de la musique, c’est sans doute Camille Saint-Saëns. Nombreuses sont ses oeuvres à exploiter la veine du poème symphonique, sa géniale Danse macabre en tête. Au Théâtre de Caen, le méconnu Concerto n°5, le dernier du compositeur, était un ravissement. Au piano, Jean-Philippe Collard, qui s’est passé de partition, a fait preuve d’une grande virtuosité pour transmettre la passion du romantique, qui a plusieurs fois séjourné en Egypte, notamment à Louxor.

« Une manière de chef-d’oeuvre »

Même si l’on a été un peu moins emporté, il était également fort bien venu d’inclure Paul Dukas dans la programmation. D’abord tonitruant, sa Péri n’est pas dénuée d’élégance, loin s’en faut. La grande découverte de la soirée a été la Namouna d’Edouard Lalo, dont Les Siècles ont donné trois extraits. Rarement jouée, cette musique pour ballet avait, à l’époque de sa composition, ravi Debussy, qui y avait vu « une manière de chef-d’oeuvre ». D’abord doux, le prélude déroule son intensité avec force tourbillons de cordes et de cuivres qui ouvrent sur un autre monde. Peu importe le très léger décalage des cordes lors de l’envolée initiale : avec le crescendo, on touche au sublime.

Et puisque notre époque ne donne jamais assez de place au génie de Saint-Saëns, Les Siècles ont livré leur interprétation de la Bacchanale extraite de l’acte III de l’opéra Samson et Dalila. Sauvage, sexuelle, délirante… L’oeuvre, parmi les plus célèbres du romantique, est aussi visuelle que Samson est aveugle. On ne pouvait imaginer meilleur choix pour clore la soirée.
La direction de François-Xavier Roth était impeccable et Les Siècles ont assuré un spectacle devant une salle comble et à l’enthousiasme manifeste. Preuve d’une émouvante cohésion, les musiciens de l’orchestre se sont tous embrassés spontanément pour se féliciter les uns les autres de leur prestation. Ils ont eu mille fois raison : le concert était d’une rare beauté.

Les Mille et Une Nuits, le 17 janvier à la Scène nationale d’Annecy et à la Philharmonie de Paris, le 20 mai.

visuel : AD