Le Messie juif, d’Arnon Grunberg

30 août 2008 Par Yaël | 1 commentaire

Le livre-somme d’Arnon Grunberg est une fable contemporaine sur l’élection, la douleur, la famille, l’amitié et la solitude. Bref un vrai bon gros roman, au style baroque et épicé.

Après Kafka, Woody Allen et quelques centaines d’autres l’humour juif a trouvé sa relève. La nouvelle génération qui est née à New-York avec « Tout est illuminé » de Jonathan Safran Foer(Point Seuil) s’internationalise, comme le veut la tradition de la « diaspora ». Le hollandais Arnon Grunberg est un des spécimens les plus doués de cette mouvance qui sait extraire le fou rire de l’exposition burlesque de ses névroses. Grunberg a 36 ans. S’il vit à New York, il écrit encore dans sa langue natale : le Néerlandais. Sa patrie lui a d’ailleurs accordé toute l’attention qu’il mérite en lui décernant le Prix Ako (équivalent du Goncourt pour la Hollande) pour son roman « Douleur Fantôme » (Plon, 2000). Si le héros de ce dernier roman était un juif typiquement ashkénaze, celui du « Messie juif » est plus juif que juif, puisqu’il se convertit. Pire : il est « goy », bâlois, fils de petits-bourgeois mesquins et pervers, et pourtant, quelque chose le touche dans la douleur « historique » des Juifs. Grunberg lui fait vivre une épopée grinçante de Bâle à Amsterdam, puis direction Israël, au bras de son ami juif observant : Awromele.
Réjouissons nous : l’humour juif a une nouvelle maille littéraire. Chez Grunberg, les « Luftmenschen » (hommes de l’air) peuvent être des non-juifs qui se prennent trop sérieusement d’amitié pour leurs amis à paillotes et barbe. Quelle bouffée d’air frais que ces lignes acidulées, et quelle chance nouvelle de réfléchir autrement, à l’heure où le sérieux vient plomber toute réflexion d’une « Question juive » ! De sorte que les querelles de philosophes et d’historiens s’empèsent d’injures et de grands mots : les uns crient à l’antisémitisme – et parmi eux, les plus « branchés » préfèrent dénoncer la « judéophobie »- tandis que les autres critiquent qu’après la Shoah, on ne puisse critiquer les Juifs, alors même qu’ils sont entrain de les critiquer…

Il est peut être temps que la « licence » littéraire joue son rôle d’appel d’air et dégage de nouvelles voies de réflexion sur ce point épineux. En France des auteurs comme Amanda Sthers ou David Foenkinos l’ont pratiquée au niveau des individus, par le biais de leurs personnages empêtrés dans leurs contradictions et victimes de clichés. Mais la trame « politique » d’un texte littéraire qui « penserait » la « question juive » n’a peut-être pas encore été complètement revue au vitriol de l’humour « post-moderne ».Venu de Hollande le « Messie juif » d’Arnon Grunberg s’y prête à merveille, et rappelle qu’il est parfois bon de se frotter de biais au porc-épic des questions. Marcher sur la tête avec Xavier, ce nouveau Lenz imaginé par Grunberg bien après Büchner, est un exercice agréablement vivifiant pour les neurones. D’une plume implacable, Grunberg sait faire fonctionner la grande machine absurde afin de nous faire réfléchir : à la fois touché par l’abnégation dont Xavier est capable et horrifié de le voir subir les pires atrocités du fait de sa terrible crédulité, le lecteur pense vite et fort aux abîmes que les lieux communs peuvent ouvrir et où les individus disparaissent comme des pantins aux oubliettes. La machine continue de graver ses mots fossilisés dans la chair fraîche des prisonniers de notre colonie spectaculaire. Et celui qui la peint avec ses à-coups et ses grincements mériterait bien … le Médicis étranger.

Arnon Grunberg, « Le Messie Juif », traduit par Olivier Van Wersch aux éditions Héloïse D’Ormesson, 19 euros.


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