Festival du film de montagne d’Autrans « Enfin seul(s)? »

10 décembre 2017 Par
Olivia Leboyer
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Informations pratiques : du 6 au 10 décembre 2017
www.festival-autrans.com

Après les « Pics de folie » en 2016, le Festival du film de montagne d’Autrans a choisi un thème stimulant, tout en paradoxes, « Enfin seul(s) ? ». Sait-on seulement ce que l’on va chercher, quand on part en montagne ? Apprivoiser la solitude permet, bien souvent, le retour parmi les hommes. Une magnifique 34e édition, sous un temps neigeux à souhait.

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Sur l’affiche, un homme à demi retourné, comme pour vérifier que personne ne le suit. L’expression plutôt grave, il semble méditer. Seul ? En arrière-plan, la roche grouille d’une faune en ombres chinoises, qui se confond harmonieusement avec celle de notre marcheur. En montagne, on n’est jamais totalement seul, et le but, s’il y en a un, est plus de se retrouver que de se fuir. Une solitude heureuse donne la force de revenir vers les autres. Pensons au sublime Walden ou la vie dans les bois du libertarien Henry David Thoreau (1844), parti dans une cabane au bord d’un lac : il tiendra deux ans et deux mois, avec juste 3 chaises : une pour la solitude, deux pour les amis, trois pour la société. Pourquoi Thoreau était-il parti ? Pour ne pas avoir à se dire : j’ai vécu une vie qui n’était pas la mienne.

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Exigeante, la sélection des films 2017 nous met aux prises avec les paradoxes de la solitude : dans le très beau L’Exilé du temps d’Isabelle Putod, nous plongeons dans la psyché du spéléologue Michel Siffre, parti 2 mois dans un gouffre en 1962. Pour appréhender la chose la plus fuyante et tragiquement irréversible : le temps. Lui qui le croyait inexistant, en éprouve la consistance. Au fil des rêveries et hallucinations, la figure de la mère apparaît, force originelle et mystérieuse.

La solitude peut aussi se vivre au sein d’un groupe étouffant : dans Vergot de Cécilia Bozza Wolf (première réalisation), Gim, vingt ans, vit dans un petit village de montagne, où l’homosexualité est encore taboue. « Quand j’avais ton âge, les troncs, je les déplaçais avec mon sexe » lui lance son père, pour qui la virilité est la grande affaire de la vie. S’ils se parlent avec rudesse, père et frères parviennent, par instants, à exprimer une tendresse maladroite.

Dans Santoalla d’Andrew Becker et Daniel Mehrer, nous suivons une étrange affaire de disparition dans un village espagnol moribond. Deux maisons habitées seulement : l’une par une famille ancrée dans ses traditions, l’autre par un couple de hollandais libertaire. « S’ils ne m’embêtent pas, je ne les embêterai pas » assène la vieille espagnole. Mais, au plus fort d’un procès pour les droits sur les terrains communaux, le Hollandais disparaît. A mi-chemin entre Simenon et Ramuz (La séparation des races), une enquête qui glace.

Dans L’ermite moderne, du canadien Nicolas Lévêque, nous suivons un vieil homme, totalement seul mais ultra-connecté : « ce serait bien si les technologies étaient au service de l’humain, et non l’humain esclave des technologies… »

Très jolie découverte, Rakijada de Nicolas Ilic nous immerge dans un petit village serbe, ou se tient un concours annuel de beuverie. Car, ici, il n’y a plus rien d’autre à quoi se raccrocher. De moins en moins payés, les habitants se sont mis à mois travailler et à boire toujours plus. A l’écart, deux vieux regardent le concours : « Nous ne participons pas. Mais nous buvons quand même beaucoup. »

Ces films nous ont touché, et n’ont pas obtenu de prix. Et le palmarès ? Lauréat de deux récompenses (Grand Prix et Prix Ushuaïa nature), le très réussi Dirtbag, the legend of Fred Beckey. Avec un découpage très rythmé, alternant témoignages forts et images d’archives, le film retrace la vie de l’alpiniste Fred Beckey, superbe de désinvolture, et résolument en marge. Fred Beckey est mort il y a trois semaines : lui qui fuyait la médiatisation méritait bien que l’on se souvienne de lui.

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Le prix de l’alpinisme est allé à Voies féminines de Sandra Ducasse et Francisco Taranto Junior (et une mention pour Riders on the storm de Franz Walter) : l’énergie et la vitalité de trois magnifiques jeunes grimpeuses, Martina Cufar-Potardn Liv Sandoz et Marion Poitevin.

Prix de la réalisation technique pour Araucaria Araucana de Rémi Rappe et Serrano Santiago, où un arbre chilien nous parle en voix-off. Très beau, mais nous avions également beaucoup aimé Ins Holz de Thomas Horat et Corina Schwinguber : la coupe ds arbres, sobre, à l’ancienne, filmée presque sans commentaire, en plans somptueux.

Belle récompense aussi, du Public, pour Becoming who I was des coréens Chang-yong Moon et Jin Jeon. Le récit, passionnant et très émouvant, de l’initiation d’un enfant « rinpoché ». A l’âge de quatre ans, ce garçonnet a eu des visions d’une vie antérieure. Accompagné par un oncle qui le forme, il tente de rejoindre un monastère. Nous suivons le périple sur plusieurs années, et l’on se demande comment les réalisateurs ont pu ainsi s’immerger aussi longtemps au plus près de ce jeune élu, pour nous faire partager des instants de communion d’une grande force.

Très sensible également, The Botanist de Maude Plante-Husaruk et Maxime Lacoste-Lebuis, Prix de la première réalisation INA.

Nous avons particulièrement apprécié que soit primé Alptraum, das letze Abenteuer de Manuel Lobmaier, un film insolite et dérangeant, très marquant (Prix Nature et Environnement). Deux amis d’enfance s’improvisent bergers pour relancer leur amitié. « Je suis enfin avec mon ami d’enfance dans ce merveilleux endroit » commence Manu, avant de déclarer « Je suis au mauvais endroit, et dépassé par la situation« . Rivalité autour d’une belle bergère, difficulté à s’occuper convenablement des bêtes (une vache se retrouve les pis gonflés de pus, l’une meurt dans un torrent, un chien se trouve bloqué sur une paroi…). « Ici, la vallée devient étroite comme une prison; le monde de la civilisation devient gentiment irréel ». On se croirait chez le romancier David Vann, où le noir est toujours plus dense.

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La soirée de palmarès a été éclairée par les voltiges du membre du jury Antoine La Ménestrel et par le sourire de Franco Nones, ce skieur de fond italien qui avait remporté la course de 30 km à Autrans en 1968, l’emportant sur tous les nordiques.

visuels: affiche officielle du festival 2017, photos ©Olivia Leboyer.