Derniers jours : Âmes sauvages, le symbolisme dans les pays baltes, au Musée d’Orsay

10 juillet 2018 Par
Mikaël Faujour
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Il reste encore quelques jours pour découvrir la très belle exposition Âmes sauvages, le symbolisme dans les pays baltes, qui s’achève déjà. Outre le premier mérite de présenter des œuvres et des artistes totalement méconnus en France, souvent inspirés de la modernité française mais affirmant leur autonomie avec force, l’exposition en a un autre : faire connaître un maître de la modernité mort trop tôt et trop peu connu : Mikalojus Konstantinas Ciurlionis.

Les Pays baltes sont, pour les Français, à ce point un monde inconnu que les commissaires ont, à raison, jugé bon de placer une carte géographique à l’entrée. Il est vrai que si, au mieux, on citera le Lokis de Prosper Mérimée, inspiré d’une légende lituanienne, c’est que les liens historiques entre France aux Pays baltes sont assez peu étroits.

Dès le début de l’exposition et sa première section, « Mythe », on mesure ce caractère en effet étranger, à ces légendes dont nous ne sommes, ici, aucunement familier – en particulier le Kalevipoeg, épopée nationale estonienne compilée à la fin du XIXe siècle. Est présentée une série d’œuvres fortes, en particulier d’Oskar Kallis, autour de ladite épopée, ou de Nikolai Triik, peintures chamarrées inspirées par l’art populaire et le Jugendstil.

05-kallis_kalev-sur-le-dos-de-laigleDe cette première section, ressort encore le mystérieux Au premier chant du coq, de Janis Rozentals, décrivant une figure du démon qui, tractant un vieillard, jette un regard au spectateur, comme son bébé, porté sur le dos par sa femme. Peinture bizarre, champêtre en même temps que fantastique. Les œuvres les plus saillantes de cette section sont probablement les fusains, âpres, anguleux, de Kristjan Raud, inspirés de contes populaires. En contraste, le très lumineux et coloré Nec Mergitur, de Ferdynand Ruszczyc éclate, symbolisant la résistance de la nation lituanienne à travers l’histoire, en dépit des adversités.

Se distinguent aussi quelques paysages symbolistes d’un esprit romantique d’une forte charge onirique, tantôt dans des débordements de lumière (Rudolfs Perle, Nikolai Triik, Antanas Žmuidzninavicius…), tantôt en des teintes plus blafardes. C’est le cas, en particulier des peintures à la tempera de Mikalojus Konstantinas Ciurlionis, pleines de mystère et de mysticisme.

La seconde partie, intitulée « Âme », paraît plus centrée sur la figure humaine et les portraits, dont plusieurs remarquables – qu’ils donnent à ressentir vivement l’intériorité ou l’idée qu’ils symbolisent (en particulier le double portrait d’Adomas Varnas intiulé Le Pessimiste et l’optimiste), qu’ils se parent d’exotisme ou qu’ils soient marqués par une originalité formelle. On y découvre en particulier Konrad Mägi, coloriste dont les meilleures œuvres apparaissent en fin de parcours ; et on y retrouve plusieurs des artistes de la première section dans des paysages symbolistes remarquables, notamment Le Passé de Ferdynand Ruszczyc (1902-1903), qui représente le palais des grands-ducs de Lituanie enneigé, que le pouvoir tsariste avait détruit au démantèlement de l’État lituano-polonais, un siècle plus tôt.

Moins littéralement figuratifs, les paysages de Ciurlionis marquent d’emblée par leur caractère unique, étrange, sorte de préfiguration de la Pittura metafisica, exprimant Le Passé ou La Douleur par des compositions d’une radicale nouveauté, alors que la plupart de ses contemporains essentiellement synthétisaient des apports antérieurs venus d’Allemagne ou de France. « Ciurlionis exprimait souvent des idées et opinions totalement nouvelles », disait son propre frère. L’exposition a ce mérite majeur de montrer l’audace d’un artiste qui, bien qu’il peignît déjà avant d’y entrer en 1904, produit, à peine sorti de l’école des beaux-arts en 1906 (il était né en 1875) un art parmi les plus avancés de son temps, dans une dynamique créative rappelant beaucoup des contemporains tels que Vassily Kandinsky ou Piet Mondrian, les précédant même en produisant la première abstraction « sérieuse » de l’histoire (si l’on écarte les monochromes comiques d’Alphonse Allais et des Incohérents). Tout comme Arnold Schönberg, autre contemporain également peintre, il était d’abord un compositeur.

La dernière salle, enfin, « La Nature », présente un ensemble de chefs-d’œuvre en matière de paysages – en particulier forestiers. Les bouleaux de Johann Walter, les sublimes lacs et forêts de Vilhelms Purvitis, la très séduisante synthèse dialectique du pointillisme et de Klimt de Konrad Mägi, au chromatisme varié et intense, sont quelques-unes des plus significatives surprises.

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Peut-être est-ce encore l’extraordinaire originalité de Ciurlionis qui surplombe ses contemporains, pourtant extrêmement doués, comme en attestent ses compositions dorées portant des titres musicaux (Sonate n°5 (Sonate de la mer), Allegro, Andante, Finale) ou, à plus forte raison, son sublime cycle de treize peintures à la tempera La Création du monde, datant de 1905-1906.

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La mort de ce dernier, en 1911, a peut-être privé le XXe siècle d’une des plus grandes aventures artistiques, tant son œuvre, singulière et courte, puisque ramassée sur quelques années de création, le laisse imaginer à l’égal d’un Vassily Kandinsky.

En exposant des œuvres d’artistes très éloignés des centres d’art – français et d’Europe occidentale – que l’historiographie a longtemps privilégiés, le musée d’Orsay a réussi son pari de montrer une richesse créative et des génies dans des zones qui demeuraient des terrae incognitae. Et qui apparaissent maintenant dans la carte mentale de l’art moderne mondial.