Damien Thomas nous parle de la deuxième édition des Rencontres pour une Culture Populaire de Bordeaux

16 mars 2017 Par
Yaël
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Imaginées en réaction aux tragiques événements survenus à Paris, en janvier puis en novembre 2015, Les Rencontres pour une Culture Populaire ont connu une première édition remarquée en 2016 à Bordeaux. Lieu de dialogue entre les acteurs de la culture et le citoyen, après avoir interrogé la question du commun et de la création « ensemble » l’an dernier, ces rencontres ont lieu à nouveau à Bordeaux du 30 mars au 1er avril et interrogent les liens entre culture et politique. Avec Pasolini comme figure de proue et Jean-Pierre Mocky comme invité d’honneur, les débats auront lieu à Cap Sciences (Hangar 20, Quai de Bacalan, 33300 Bordeaux). Rencontre avec le metteur en scène Damien Thomas, fondateur et directeur des Rencontres pour une Culture Populaire afin d’évoquer un programme que Toute La Culture ira suivre sur place.

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Le mot culture fait peur aux élites aussi bien qu’au « peuple », c’est quoi pour vous la « Culture populaire » ?
Je m’interroge en permanence sur cette définition. C’est une question qui est aussi au cœur du projet.
Pour moi, ce sont des choses qu’il faut vivre. En définissant la Culture populaire, je pense qu’il y a le risque de tomber dans son intellectualisation. Parfois, les choses perdent leur sens en mettant une étiquette dessus. C’est cette difficulté de la définir qui fait tout son intérêt. Nous avons tendance à toujours vouloir dire « C’est ça la Culture populaire, c’est ça l’art, c’est ça… » mais en le faisant, nous donnons une restriction aux dynamiques propres.
Si je dois vraiment donner une définition de la « Culture populaire » ce serait une démarche, un engagement des créateurs à proposer des œuvres qui rentrent en connexion avec le peuple dans sa plus profonde intimité. Faire chavirer les certitudes de la société. Permettre à chaque citoyen d’avoir une conscience politique. Ne pas avoir peur d’interpeller le spectateur dans son quotidien. Aller vers lui mais ne pas le prendre par la main.

Une entité aussi abstraite que « la culture » peut-elle être défendue par des « Droits » où sont-ce les acteurs de la culture qui le font ?
La « Culture » peut être défendue par les « Droits » et en France il y a beaucoup de tentatives qui vont dans ce sens, mais c’est plutôt la défense d’une culture de masse ! Ces « droits » ne défendent pas la « Culture » atypique, qui ne rentre pas dans les schémas. C’est exactement ce que Pier Paolo Pasolini critique quand il parle de la culture hédoniste de consommation.
La puissance publique républicaine se doit de défendre l’art et la culture sur son territoire.
La déclaration des droits de la Culture parle de ce défi : elle définit des exigences qui peuvent donner corps à une responsabilité publique nationale en matière de culture.

Comment la déclaration envisage-t-elle le maintien de circuit de diffusion et de création culturelle indépendantes des multinationales et de l’Etat ?
La déclaration date de 1987. C’est un de nos textes de référence sur lequel on s’appuie pour la construction du projet. Elle a pour objectif de figer les grands principes éthiques de la culture et non de donner des solutions concrètes pour leurs réalisations.
Néanmoins, elle met en avant l’idée d’un engagement financier de l’État, pour soutenir la création contemporaine. Cette contribution n’est cependant pas sans défi : le risque du soutien des multinationales ou de l’État c’est que la Culture devienne un produit, qui est valorisé en fonction de sa rentabilité financière. La déclaration prône « le primat de l’œuvre sur l’argent ».
30 ans après sa rédaction, nous voulons nous interroger sur ces principes, les remettre dans le contexte actuel et aussi repenser les mesures possibles de mise en œuvre.

Comment vous est venue l’idée urgente de créer ces rencontres ?
J’ai été fortement marqué et bousculé par les premiers attentats de Paris en janvier 2015, parce que au-delà de la tragédie qu’est un attentat de manière générale, c’était vraiment l’atteinte à la liberté d’expression. Après plusieurs mois d’état de choc, m’est apparu comme urgent de réagir et je me suis demandé comment je pouvais le faire à partir de ma place en tant qu’artiste et citoyen. Très vite est venue l’idée de réunir la société civile.
Ma rencontre avec Jack Ralite (Fondateur des États Généraux de la Culture) a été déterminante, cela m’a permis de me projeter sur quelque chose de plus ambitieux et sur le long terme.

Les Rencontres pour une Culture Populaire s’ancrent à Bordeaux. Les attentats de l’année 2015 ont-ils eu un impact fort dans la région ? Quand et comment vont-elles s’étendre au reste de la France ?
Comme partout sur le territoire la vie s’est arrêtée pendant plusieurs jours. La ville de Bordeaux n’a pas connu de rassemblement aussi important que pour Charlie Hebdo.
Nous avons un dialogue fort et constructif avec la Région Nouvelle-Aquitaine, notamment avec sa Vice-Présidente en charge de la Culture Nathalie Lanzi. Depuis le redécoupage des régions, l’Aquitaine est la première région de France. Nous sommes sur une expérimentation à l’échelle de ce territoire, qui par sa diversité peut être vu comme représentatif de la France. Dès le mois de mai nous allons organiser des journées « Laboratoire d’Idées », qui ont pour objectif d’essaimer sur le territoire la dynamique des Rencontres pour une Culture Populaire et de faire émerger, depuis la base, des propositions. Nous sommes très ambitieux et dès maintenant nous préparons la mise en place d’un réseau national. Dans les prochains mois sont prévus des étapes à Paris. Ce mouvement de balancier ouvre la perspective d’un dialogue constructif entre la province et la capitale.

Après la question du passé, du pluralisme et de l’éducation l’an dernier, cette année c’est le rôle politique de la culture qui est en question. A quelques semaines des élections présidentielles, comment la culture populaire peut-elle contrer le populisme ?
Dans le langage commun, le terme du populisme est employé pour désigner des partis politiques qui instrumentalisent une partie de la population en faisant appel à leur « bon sens » pour les opposer aux autres partis et à certains groupes de la population.
Les statistiques des électeurs du Front National montrent que c’est surtout dans les milieux ruraux et dans les petites villes que le score est élevé. De plus, le FN comme parti populiste par excellence semble attirer surtout des milieux modestes, comme par exemple des non diplômés. Ce n’est pas étonnant : par définition, le populisme se réfère au peuple pour s’opposer à l’élite.
La culture populaire, c’est aussi la culture pour tous, c’est-à-dire le contraire de la culture élitiste (dans son sens péjoratif) ou savante. Ainsi, par les actions sur le terrain qui sont intrinsèques à la culture populaire, elle peut contribuer à contrer le populisme.

Pourquoi la figure de Pasolini pour « parrainer » cette année ?
J’ai choisi Pasolini comme figure de cette édition, car il y a selon moi une urgence de voir le passé avec les yeux de témoins pour mieux appréhender ce qui se passe actuellement.
Pasolini était un artiste engagé, insaisissable, qui dénonçait les dérives politiques et économiques de son époque. Avec ses œuvres et ses prises de position, il est devenu le symbole du lien et du dialogue inévitable entre art et politique.
Je l’ai choisi aussi, car cela nous permet aussi de regarder ce qui se passe au-delà des frontières de la France.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Jean-Pierre Mocky ?
Cela fait plusieurs années que je connais Jean-Pierre Mocky, je l’avais déjà invité à un événement culturel que j’ai organisé, « La Semaine Surréaliste ». J’ai énormément d’estime pour son parcours et ses engagements. Fidèle à sa personnalité anarchiste, il reste un artiste attentif à l’évolution de la société. J’aime son impertinence !
Quand j’ai appelé Jean-Pierre pour l’inviter à être le grand témoin de cette deuxième édition, il a tout de suite répondu positivement.

Qui représentera le monde politique lors des débats ?
Les représentants politiques que j’ai invité sont Vincent Feltesse, conseiller municipal et métropolitain de Bordeaux, ainsi que conseiller régional de la Nouvelle-Aquitaine, Nathalie Lanzi, Vice-Présidente de la Région en charge de la Culture et Frédéric Hocquard, conseiller de Paris et responsable du pôle Culture de la campagne de Benoît Hamon. Je les ai choisis, pour entendre des personnalités de la vie politique locale, régionale et nationale. D’autres élus, tels que Jean-Luc Gleyze, Président du conseil départemental de la Gironde, ont souhaité être présent lors de la manifestation pour nourrir leurs réflexions.
Je sais ce que vous allez me dire : « Ce sont uniquement des personnalités socialistes, vous ne faites pas entendre les voix des autres camps politiques… » et ce n’est pas faux. Cependant, je ne vais pas vous cacher que selon moi la politique culturelle de la ville de Bordeaux n’est pas à la hauteur des enjeux d’une grande métropole.
Comme toute programmation culturelle, je fais des choix. Je souhaite faire entendre les hommes et femmes politiques qui ont un réel désir pour l’art et la culture.

A quelles « utopies concrètes » ces rencontres vont-elles  donner naissance ?
Les Rencontres pour une Culture Populaire, c’est une agora, qui réinstaure un dialogue entre les différents acteurs du terrain, le citoyen et les décideurs.
A posteriori nous publierons un bilan, un résumé des propositions et des idées qui sont nées suite aux échanges d’expériences et l’apprentissage mutuel engendrés par la manifestation.

visuel : affiche


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