Théâtre

Voyage au cœur des ténèbres en compagnie de Jean-Pierre Baro

Voyage au cœur des ténèbres en compagnie de Jean-Pierre Baro

19 novembre 2016 | PAR Marianne Fougere

Fils d’immigré sénégalais, le metteur en scène fait s’entrechoquer les thèmes de la responsabilité et de la culpabilité dans une adaptation elliptique du roman Disgrâce de John Maxwell Coetzee.

[rating=4]

Qui mieux que le théâtre pouvait rendre grâce et justice à la trouble noirceur et à la violence du désespoir qui traversent le roman du prix Nobel de littérature 2003 ? Voyeur et voyeuriste, le cinéma ne saurait retranscrire la scène du viol de Lucy, centrale dans le roman, sans risquer de sombrer dans le sensationnalisme. La scène, quant à elle, offre une plus large palette de nuances : le viol pouvant être tout autant suggéré sans être montré, surjoué jusqu’à l’extrême, cru mais pas insoutenable. Dans sa mise en scène de Disgrâce, Jean-Pierre Baro opte pour la troisième option. Chez lui, la scène – au double sens du mot – prend véritablement tout son sens puisqu’elle seule permet cette confrontation directe et frontale aux corps qui, à quelques centimètres de nous, s’ébattent, se débattent, se battent, et s’abattent sous nos yeux. A la brutalité des événements relatés répond, comme en écho, l’engagement corporel des acteurs.

Dans Disgrâce, J.M. Coetzee dresse au travers du portrait d’un homme en perdition celui de l’Afrique du Sud post-Apartheid. Séducteur sur le retour, David Lurie a un goût, à peine dissimulé, pour la bonne chair, celle noire des prostituées, celle blanche des étudiantes qui fréquentent ses cours de littérature. Mais, lorsque les choses dérapent, lorsqu’il lui est reproché d’être allé un peu trop loin avec l’une de ses élèves, c’est tout un monde – le sien – qui risque avec lui de s’effondrer. Refusant de se plier au diktat de procédures « bureaucratiques » humiliantes, il se contraint à l’exil et part rejoindre sa fille recluse en plein Bush. Si la fuite a comme un goût de résistance à un certain système, ces brefs instants entrent en dissonance avec des années de silence, voire d’obéissance et de complaisance. Faute d’avoir regardé le réel dans les yeux, le choc n’en est que plus rude quand la violence du système ségrégationniste se retourne contre ceux qui, comme Lurie, s’en étaient rendus complices. A l’instar des braseros disposés sur le plateau, avec Lurie, c’est le monde d’hier qui se consume.

Si Baro se défend d’avoir voulu décontextualiser le roman, s’instaure pourtant, au cours du spectacle, une étrangère familiarité. Dans les questions liées à l’Apartheid résonnent celles qui ont émergées suite aux événements que nous vivons en France depuis deux ans. Aussi, le détour par l’autre, par l’Afrique du Sud permet d’instaurer cet écart au sein duquel peut, potentiellement, s’inscrire la compréhension du je, des « jeux » de l’histoire dans lesquels nous sommes tous déjà impliqués. Rendre à l’inconscient colonial sa visibilité, c’est permettre la possibilité de donner un sens aux mots et aux événements, de sinon se réconcilier avec la réalité du moins de s’y affronter. Baro, cependant, ne nous offre pas comme sur un plateau une boussole grâce à laquelle nous réorienter dans un monde qui parfois nous échappe. Il brouille les cartes, relativise les notions d’étranger et d’identité : noirs, rouges, blancs ou bleus, les acteurs changent constamment de couleur, deviennent tour à tour criminels, chiens enragés ou simplement désespérés. Si certains passages musicaux et d’autres surlignages seraient bien dispensables, Baro restitue avec justesse la complexité et l’ambiguïté du texte tout en ellipses et en non-dits de Coetzee. Mieux, il trouve dans l’ordinaire banalité de quoi apposer au roman un degré supplémentaire de dérangeante singularité.

Visuel: © Simon Gosselin

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