Théâtre

« Vies de papier », invitation mouvante et émouvante au voyage généalogique

« Vies de papier », invitation mouvante et émouvante au voyage généalogique

14 janvier 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Découvert au Mouffetard en 2017: un excellent spectacle de la compagnie La Bande Passante, intitulé Vies de papier. Proposé sous l’appellation théâtre d’objets documentaire, il s’agit d’un spectacle monté autour d’un film, à moins que ce ne soit l’inverse. Tout part de la découverte, sur un marché, d’un album de photos admirablement conservé… et se déroule alors, sous nos yeux, la pelote des souvenirs de sa propriétaire, des deux artistes, d’un continent, et finalement des nôtres. Tendre et émouvant, abouti et redoutablement intelligent, c’est une pépite à ne pas manquer.

 

Beaucoup de spectacles sont construits sur la recherche autour de la mémoire, individuelle ou collective. Beaucoup encore mettent en jeu les ancêtres, la quéte d’une histoire personnelle. Peu le font aussi finement, ou avec plus de délicatesse, que le fascinant Vies de papier.

Au départ de ce projet, il y a la découverte d’un album de photos, admirablement conservé et soigneusement composé, retrouvé par Tommy Laszlo sur un marché. L’objet, immédiatement, le hape. Il en témoigne sur scène, micro à la main, à mi-chemin entre la conférence et la confession – ce qui préfigure d’ailleurs la teneur du spectacle à suivre. A ses pieds, disposées avec soin sur la scène, les reproductions de chaque page du fameux album. Le Tommy du présent témoigne de la fascination du Tommy du passé quand il est confronté aux images d’un passé plus ancien encore. Ainsi que de la genèse du spectacle: le spectacle se raconte lui-même, brouille les temporalités, ouvre de nouvelles perspectives: le point de départ est, d’office, ambitieux.

Dans le dos de Tommy Laszlo, un mur gris perle en fond de scène, cassé par un angle à ses deux tiers. Déporté à cour, un pupitre depuis lequel Benoit Faivre, l’autre moitié de La Bande Passante, officie: il projette sur écran les photos prélevées au sol par Tommy à mesure que ce dernier raconte sa découverte de l’album, ses intuitions, la curiosité qui s’éveille en lui. Ainsi se (re)construit en direct le moment où germe l’idée du projet, celui de remonter le temps, et d’aller à la rencontre, au moins intellectuellement sinon physiquement, de la personne mystérieuse dont la main a agencé cet album qui appelle si puissamment Tommy et Benoit, sans qu’ils comprennent encore ce qui, en eux, se trouve ainsi sollicité. S’ils recréent au plateau cette genèse, c’est comme pour en partager la mémoire, à défaut de l’avoir documentée. Avant de montrer la suite. Car la suite, ils l’ont filmée, et ils en partagent durant une heure les images sur le mur placé à fond de scène.

Il ne faudrait pas croire pour autant qu’on puisse résumer ce qui reste du spectacle à une séance de cinéma documentaire. D’abord, parce que la technique du split screen permet aux deux compères de sous-titrer en direct leur propre film, à l’aide, évidemment, de papier: post-it surtout, et gribouillages de toutes sortes, qui se juxtaposent ou se superposent aux images, travellings sur des cartes routières… tout est bon pour augmenter le film… mais ici, c’est la main de l’artiste, en direct, qui augmente la réalité de l’ordinateur! Ensuite, et surtout, parce que Tommy et Benoit témoignent régulièrement, au plateau, de leur état émotionnel d’alors et de maintenant: ils commentent le chemin intérieur suivi, font le bilan de ce qui s’est passé, se confient, racontent leur famille. Cette auto-mise en abîme, quasi psychanalytique, un rien impudique mais totalement généreuse et sincère, qui confronte passé et présent, est l’une des grandes forces du spectacle.

De Vies de papier, le dossier de presse dit qu’il est un « road movie haletant »: il est vrai que l’enquête qui commence à Berlin ne manque pas de suspense, mais, surtout, l’idée qu’il s’agit d’un road movie est très juste. Car, comme il sied à ce genre, il ne s’agit pas juste d’un voyage physique, et même, serait-on tenté de dire, pas principalement. A mesure que des rapprochements se révêlent entre l’histoire de la propriétaire de l’album et les propres familles des deux artistes, on bascule insensiblement mais sûrement dans un voyage introspectif, qui bouleverse lentement mais profondément les deux amis. D’abord mis en scène (par eux-mêmes!) comme des enquêteurs, ils deviennent ainsi finalement le sujet de leur propre documentaire. Rebondissement surprenant autant que discret, mutation qui donne toute sa profondeur au spectacle. Car le témoignage, en partie filmé et en partie rapporté sur scène, des transformations et des interrogations du duo, nous renvoie implacablement vers nos propres mémoires. Bientôt, c’est une salle entière qui se retrouve en stase, suspendue entre sa propre introspection et les développements d’une histoire qui est devenue d’autant plus passionnante qu’elle a maintenant appelé des échos en chacun de ses membres.

C’est à la fois diabolique et divin. C’est incroyablement bien construit, non seulement au point de vue vidéo, avec de très belles réalisations en direct et un film digne d’être primé dans un festival de documentaires, drôle et très écrit, mais surtout au point de vue dramaturgique. En tant qu’objet sensible, et, on l’osera, poétique, le spectacle nous conduit de façon vertigineusement efficace d’une enquête agrémentée d’éclats de rire à une introspection poignante. La présence en scène des deux artistes, qui ancre le témoignage dans le présent et en offre un récit toujours réactualisé, est indispensable à cette alchimie subtile. On se dit d’abord que leur prestance scénique relative, derrière leur micro, n’est pas au niveau du reste de la proposition; puis on se dit que cet aspect un peu maladroit et touchant est en réalité un atout considérable dans leur entreprise d’établir une complicité profonde avec le public en l’espace de 90 minutes. Leur émotion est palpable, et sincère, tout aussi bien d’ailleurs sur l’écran: ainsi de la voix de Tommy qui confie à propos de l’histoire de son propre père « Je n’avais pas compris que moi aussi j’étais chargé de cette histoire, et qu’elle agissait sur moi ».

Et le meilleur, avec ce spectacle, est qu’on est très loin de l’épuiser en ayant écrit tout cela déjà. Car il interroge aussi les façons de mettre en scène sa propre mémoire, l’archivage du passé, la confrontation entre grande et petite histoire, le respect dû à la mémoire d’un(e) inconnu(e)… Les niveaux de lecture foisonnent sous des dehors légers, à n’en plus savoir où donner de la tête.

En somme, on tient là un objet spectaculaire bien singulier, entre carnet de voyage vidéo et carnet intime, entre documentaire et témoignage, perdu sur les routes de l’Europe dans les méandres des temps. C’est peut-être, aussi, un roman de la construction de la société européenne que l’on tient là en filigrane…

Inépuisable, on vous dit!

C’est un spectacle inclassable, à peine du théâtre d’objet malgré la présence des photos, certainement pas marionnettique à part la confection de quelques (fort jolies) silhouettes de papier, mais on en sait au moins une chose: c’est merveilleusement réussi. Non seulement on peut y aller sans hésitation, mais on devrait se faire un devoir de le faire.

A découvrir au Festival Avignon OFF 2019, au 11 – Gilgamesh Belleville du 5 au 26 juillet à 15h10.

 

Direction artistique : Benoit Faivre, Tommy Laszlo
Interprétation : Benoit Faivre, Tommy Laszlo
Écriture et réalisation : Benoit Faivre, Kathleen Fortin, Pauline Jardel et Tommy Laszlo
Regard extérieur : Kathleen Fortin
Prises de vues : Pauline Jardel
Création musicale : Gabriel Fabing
Lumière : Marie Jeanne Assayag-Lion
Costumes : Daniel Trento
Régie et petite construction : Marie Jeanne Assayag-Lion, David Gallaire, Thierry Mathieu
et Daniel Trento
Construction décor : La Boîte à Sel

Infos pratiques

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