Théâtre
Valerie Dréville, gutturale Médée de Müller aux Bouffes du Nord

Valerie Dréville, gutturale Médée de Müller aux Bouffes du Nord

31 mai 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le Théâtre des Bouffes du Nord donne à voir et à entendre la performance folle et incarnée de Valérie Dréville, Médée-Matériau, ce laboratoire commencé en 2002 et présenté alors au Festival d’Avignon qui continue sa route, violente et radicale.

Le texte d’Heiner Müller, Médée-Matériau nous raconte le point de rupture entre Médée et Jason. Il part pour une autre, elle accepte dans la douleur. « On ne me désire pas ici », « Plantez vos dents dans mon cœur et partez ». Au commencement, on lit. Il y a sur scène un écran qui surplombe des tréteaux et devant l’écran un fauteuil de bois, aux allusions antiques, et devant le fauteuil, deux poupées de chiffons qui sont les futurs enfants morts de Médée et Jason.
On lit ce texte à la violence pure, à l’acceptation obligatoire. La mise en scène de Anatoli Vassiliev choisit de nous faire accepter d’abord, dans un rythme et un ton personnel, les mots qui sont projetés. Puis vient la tragédie, dans la pure tradition grecque. Elle arrive, comme revenue des morts, elle se campe en robe chemise verte, les jambes écartées et ancrées. Elle porte aux pieds de lourdes sandales aux talons carrés. Elle est une divinité de pierre. Sa voix s’élèvera au-delà de l’humain. Gutturale, ventrale. La scansion des mots sera sans ponctuation, dans un hurlement archaïque.
Médée affirme : « Je veux déchirer l’humanité en deux parties ». Et nous savons, nous connaissons son sacrifice. Nous savons qu’elle va assassiner ses enfants pour effacer la filiation et pour tuer en même temps le couple parental. Pour oublier Jason et la mort de son frère, aussi. On attend face à cette femme habitée, transpercée par la douleur, folle et lucide en même temps. On se demande quand et sous quelle forme le meurtre aura lieu.
Vassiliev utilise la vidéo en projetant l’océan et la mer qui se déchaînent. Sur les murs rouges des Bouffes, les mouettes deviennent sanglantes et l’écume semble tout avaler.
Médée-Matériau est une pièce très aride qui clive le public. Il faut supporter l’expérience et l’accepter car lorsqu’elle fonctionne, elle éclaire le mythe et le rend très actuel. Vengeance, sacrifice. Médée est en état d’urgence. Valérie Dreville qui a si souvent joué sous la direction de Vitez est une comédienne totale qui incarne toujours avec force ses personnages. Ici, c’est assise qu’elle doit irradier le public de son drame. Cette pièce éternelle que Müller avait pensé comme une allégorie des guerres et des trahisons qui s’emparaient de son pays, l’Allemagne, prend dans le cadre des Bouffes du Nord, l’allure d’un roc incassable, à regarder bien en face.

Visuel :Valérie Dréville – Médée-Matériau © Jean-Louis Fernandez

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