Théâtre
Une République du bonheur… pas très heureuse !

Une République du bonheur… pas très heureuse !

25 novembre 2014 | PAR Christophe Candoni

Mais où sont passés le talent d’observation, la lucidité et le mordant de Martin Crimp, l’humour caustique et délirant du duo Vigier / Di Fonzo Bo dans Dans la république du bonheur, une pièce à la fois épaisse et inconsistante créée en juin dernier aux Subsistances à Lyon et donnée en ce moment à Chaillot ?

La pièce se découpe en trois parties distinctes et relatives, selon l’auteur, aux étapes de décollage d’une fusée, laquelle s’érige un moment sur scène, gonflable et érectile comme un Plug miniature. Moins géante et colorée que l’œuvre malheureuse de Mac Carthy, elle débande de la même manière et le spectacle avec…

Cela commence par une banale satire familiale où, à l’occasion d’un repas de Noël qui part en vrille – une bonne vieille ficelle de comédie conventionnelle – trois générations, revigorées par l’intrusion imprévue d’un oncle pas invité, règlent leurs comptes et lavent leur linge sale autour d’une table. Tout ce qui aurait mérité d’être pulvérisé s’affiche sans complexe sur scène. C’est boulevardier, bourgeois, pas drôle, sans intérêt, simplement bête et méchant.

L’intérieur bourgeois qui servait jusque-là de décor, se dissout. Une manière de dire : on casse tout et on réinvente tout ? Il n’en est rien. Et c’est parti pour une série d’happenings clichés de théâtre contemporain qui ne l’est plus depuis longtemps, ponctués de musiques aux puissants décibels, de danses et de chansons, propres à exprimer à travers une franche vitalité des corps, l’aspiration des êtres à la liberté « d’écrire le scénario de leur propre vie», « d’écarter les jambes », « d’échapper à un horrible trauma », enfin « de tourner la page ». Concernant ce dernier énoncé, on avoue que la tentation était grande depuis longtemps mais c’était sans prévoir la dernière séquence – interminable – du spectacle dont le sens échappait définitivement.

On est désolé pour ces artistes souvent géniaux. Frédérique Loliée et Pierre Maillet tirent malgré tout leur épingle du jeu. Ils ont l’air de bien s’amuser sur scène en plus. Tous misent sur une énergie survoltée qui dissimule mal le vide d’une proposition sans insolence, sans subversion, faussement trash, jamais dérangeante. Le, par ailleurs, très talentueux auteur et librettiste britannique dit avoir écrit sa dernière pièce conduit par un fort sentiment de frustration et de colère que lui inspire l’époque actuelle, son individualisme et son uniformité. Le constat amer et lucide ne fait pas défaut mais sa dénonciation sans hauteur de vue ne se distingue que par sa vacuité et tombe complètement à plat.

Dans une « vraie » république du bonheur, on rêverait d’un théâtre qui défendrait un réel propos, qui donnerait à penser, et qui parlerait au cœur des gens. On y rencontrerait sûrement plein de Barth, le héros éminemment sympathique de la pièce Oh Boy ! généreusement interprété par Lionel Erdogan qui voit sa vie bousculée après la mort de son père, lorsqu’il devient le tuteur à l’essai de trois jeunes orphelins dont il ignorait jusque là l’existence. Le théâtre de Chaillot a eu la très bonne idée de reprogrammer ce beau et touchant spectacle d’Olivier Letellier. Créé en 2009 et après plus de 600 représentations, il garde sa fraîcheur intacte et bouleverse les spectateurs en abordant de la manière la plus juste et accessible qui soit les thèmes délicats de la maladie, de la mort, de l’identité, de la marginalité, de la famille recomposée et du don de soi.

Dans une « vraie » république du bonheur, on clamerait avec cette intelligence et cette sensibilité, et non la vulgaire banalité de Crimp et Fonzo Bo, l’asîration à la liberté de l’individu et son droit d’être heureux même dans l’adversité.

©-Christophe-Raynaud-de-Lage

 

 

 

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