Théâtre

Une pièce lumineuse pour « Assoiffés » de poésie

Une pièce lumineuse pour « Assoiffés » de poésie

18 janvier 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

La Compagnie l’Alinéa présente au Mouffetard jusqu’au 28 janvier un texte magnifique de Wajdi Mouawad, Assoiffés. Une pièce de théâtre sur la mémoire, l’écriture, la beauté, les émotions paroxystiques de l’adolescence, au découpage diaboliquement ingénieux. Pour la porter à la scène, un comédien-marionnettiste dans le rôle principal, du théâtre de marionnettes et d’objets, une mise en scène lumineuse qui fait exister des espaces infinis là où il n’y a pourtant que des murs de béton. Une expérience de spectateur comme on aimerait en vivre plus souvent.

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Avec Assoiffés, Brice Coupey signe un spectacle fort et singulier, avec une maîtrise qui laisserait presque pantois. C’est un choix audacieux que d’avoir voulu porter ce texte de Wajdi Mouawad en théâtre de marionnette, certes hybridé d’autres techniques, car le texte est à la fois viscéralement émotionnel et découpé selon une structure enchevêtrée qui est très délicate à rendre sur scène. Cela aurait pu être un ratage complet, c’est une réussite lumineuse, un bijou d’émotion qui saisit délicatement le spectateur et ne le relâche plus jusqu’à la scène finale.

Au service de cette restitution scénique, trois artistes-interprètes sont en scène, autant acteurs que manipulateurs. Les rôles ont été très astucieusement découpés, les comédiens jouent les personnages contemporains, les marionnettes et les objets campent les ombres qui peuplent la mémoire. Brice Coupey réalise un vrai tour de force, jonglant entre les personnages, avec de vertigineuses ruptures, et une justesse presque constante. Fanny Catel n’est pas en reste, et après 70 minutes de manipulation presque silencieuse livre un monologue incarné à donner la chair de poule. Côté manipulation, de l’inventivité, une grande délicatesse, une fluidité qui n’appartient qu’à ceux qui ont longuement travaillé. Visuellement, les marionnettes sont petites, très typées, et remplissent parfaitement leur rôle de transfert symbolique. Leur adéquation au personnage représenté s’impose comme une évidence, même si on garde une petite réserve sur les silhouettes de papier, tellement difficiles à intégrer à une dramaturgie.

Côté mise en scène, l’espace pourtant contraint du Mouffetard est transfiguré par une utilisation extrêmement réfléchie de la lumière, des accessoires et de la distribution scénique. Les ambiances sont extrêmement identifiables et contrastées, les bascules se font à la vitesse de l’éclair et dans la fluidité, ce qui constitue un tour de force quand on voit le découpage complexe et potentiellement déconcertant imposé par le texte. Quand l’inventivité rencontre la sobriété, et que le tout est mis au service de la beauté et de l’émotion, on obtient une mise en scène élégante et lumineuse. Même l’utilisation – parcimonieuse – de la vidéo, si périlleuse et si souvent mal à propos, est ici réussie – même si le prétexte de la conversation Skype constitue une pirouette usée jusqu’à la corde…

De l’histoire, on ne dira rien, ou si peu, pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui découvriraient le texte. La langue est belle, d’autant plus que le québécois autorise à la fois plus d’images et plus d’âpreté, comme un surplus de poésie rugueuse – en précisant que les comédiens ne font pas l’erreur d’imiter l’accent de la Belle Province. La construction du texte de Wajdi Mouawad est intelligente, et redoutablement efficace, à la manière d’une intrigue policière – après tout, le point de départ n’est-il pas le personnage de Boon, anthropologue judiciaire? L’auteur explore avec finesse ses thèmes de prédilection – la mémoire, l’enfance – en les entremêlant à la question de la création artistique, et de la réalisation par chacun de son destin d’être humain. Profond et émouvant, c’est un très beau texte, dont l’adaptation en marionnette apparaît rétrospectivement comme une évidence, malgré une chute un peu décevante à l’aune du spectacle qui la précède.

A découvrir, pour ceux qui veulent frémir et s’émerveiller, au Mouffetard jusqu’au 28 janvier 2017. Rencontre en bord de plateau le jeudi 19.

Texte de Wajdi Mouawad
Mise en scène : Brice Coupey
Collaboration artistique : Caroline Nardi-Gilletta
Interprètes, marionnettistes : Brice Coupey et Fanny Catel
Interprète manipulateur vidéo : Ladislas Rouge
Cinéaste : Dominique Aru
Scénographie : Michel Gueldry
Construction marionnettes : Ombline de Benque
Construction marionnettes autopsiées : Anne Bothuon
Son : João de Almeida
Lumière : Laurent Patissier

Visuels: (C) Compagnie l’Alinéa & Jean-Yves Lacôte

Infos pratiques

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Une réflexion sur « Une pièce lumineuse pour « Assoiffés » de poésie »

Commentaire(s)

  • denis lacaze

    je souhaite connaitre vos lieux de passage

    janvier 18, 2017 at 19 h 59 min

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