Théâtre

« Une Antigone de papier, tentative de défroissage du mythe » : un classique transfiguré par la grâce des marionnettes de papier

« Une Antigone de papier, tentative de défroissage du mythe » : un classique transfiguré par la grâce des marionnettes de papier

22 septembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

L’une des compagnies mises à l’honneur par le Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes cette année est la compagnie Les Anges Au Plafond. A cette occasion, elle a présenté, entre autres spectacles, Une Antigone de papier, tentative de défroissage du mythe, adaptation magnifique et bouleversante de l’un des récits majeurs de la culture occidentale.

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Dès son entrée, le public est enveloppé par l’ambiance très singulière du spectacle, puisque, outre l’habillage très soigné de l’espace où se font face deux rangées de gradins en « bi-frontal », deux actrices-violoncellistes sont déjà en scène, déposant leurs notes frémissantes sur les spectateurs immédiatement silencieux. Le sol est entièrement recouvert de bâches ayant l’aspect du parchemin, et des sortes de tas de chiffons sont posés au sol, dont on découvrira plus tard qu’ils sont les marionnettes de papier qui donneront vie au récit. La face du plateau par lequel le public est entré se fermera progressivement de rideaux, au fur et à mesure que le Mur s’érigera et que les horizons des personnages se boucheront.

Le Mur, justement, est ici l’élément central du récit. Il n’est pas que l’objet incarnant le désaccord des deux personnages centraux, Antigone et Créon, pas seulement le symbole de la règle arbitraire défiée au nom de principes transcendants. Par sa lente construction dans l’axe médian de la scène, sa présence devient graduellement oppressante, incontournable, tandis que les deux moitiés du public et les deux moitiés des protagonistes de la pièce, se retrouvent séparés, cachés à la vue les uns des autres. Même alors qu’il est replié en cercle sur lui-même, à la fin du spectacle, pour signifier un changement de point de vue et montrer l’aspect de Thèbes enfermée, enclose au milieu de sa plaine, il reste le centre de toutes les attentions. Trouvaille visuelle et dramaturgique géniale, il se veut, de l’aveu même de Camille Trouvé, principale interprète du spectacle et co-fondatrice de la compagnie, le symbole de tous les murs érigés pour séparer les hommes de par le monde. Le spectacle donne à voir la violence de la séparation des familles, la tragédie de cet attentat commis par le pouvoir au nom de la loi et du réalisme contre le sensible et la nécessité des cœurs.

Au reste, le spectacle est époustouflant. Époustouflant de beauté d’abord, les marionnettes de papier ont une vie et une force incroyable, l’écrin dans lequel les spectateurs sont peu à peu enclos ne ressemble à rien qu’on puisse expérimenter ailleurs. Visuellement, c’est donc un délice, et l’interprétation délicate des deux violoncellistes fait un contrepoint parfait à la beauté fragile des marionnettes. Époustouflant de maîtrise, ensuite : le jeu est juste et fort, les manipulations fluides donnent une vie et une personnalité insoupçonnables au personnages. Des touches d’humour, parfois subtiles (« On pourra dire que je suis le meilleur ouvrier du Festival ! » lance le maçon devant son Mur), parfois triviales («  Ah bah c’est chiant, hein ! » répète en boucle l’un des gardes de Créon), désarment la tension et désacralisent le texte.

Brillant, sensible, émouvant, Une Antigone de papier est un spectacle à ne pas manquer si l’occasion vous en est donnée. Un mythe immense, une mise en scène d’une finesse rare, c’est un spectacle dont on ne peut pas ressortir indifférent. Il sera donné du 20 au 22 janvier à Evry (91), et les 24 et 25 mars à Villabé (91).

Au coeur de l’arène : Camille Trouvé, Dorothée Ruge, Martina Rodriguez, Sandrine Lefebvre en alternance avec Veronica Votti
Sous le regard et la plume : Brice Berthoud
Marionnettes : Camille Trouvé
Scénographie : Brice Berthoud avec Dorothée Ruge
Composition musicale : Sandrine Lefebvre avec Martina Rodriguez
Lumière : Gerdi Nehlig
Décors : Olivier Benoît, Salem Ben Belkacem
Costumes : Séverine Thiébault
Avec la précieuse collaboration de : Einat Landais, Magali Rousseau et Véronique Iung
Coproduction : Théâtre 71 SN Malakoff, TJP de Strasbourg, Espace Jean Vilar SC de Fis, Centre Marcel Pagnol de Bures-sur-Yvette, Théâtre de Corbeil-Essonnes
Avec le soutien de la DRAC Île-de-France

Visuel : © Vincent Muteau

Infos pratiques

Galerie Sotheby’s Paris
Caveau Mumm
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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