Théâtre

« Und », Natalie Dessay à l’épreuve du temps et de l’absurde barkerien au Déjazet

« Und », Natalie Dessay à l’épreuve du temps et de l’absurde barkerien au Déjazet

27 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Natalie Dessay reprend, après avoir reçu un triomphe mérité la saison dernière, le rôle de Und dans la pièce d’Howard Barker du même nom, dans la mise en scène de Jacques Vincey, cette fois au théâtre Déjazet. Perdue seule au milieu d’une scénographie belle mais hostile, l’interprète n’a que sa voix pour porter le texte métaphysique et dramatique, d’où n’est pas absent un certain humour grinçant. Monologue d’une femme qui semble attendre l’homme objet de ses affections, Und donne à voir le passage du temps, le délitement, mais aussi l’utilisation du langage comme un rempart, un outil pour tenir le chaos aux abois. Brillant bien qu’ardu.

[rating=5]

Und est un long monologue écrit par Howard Barker, ce qui ne peut présager que deux choses: le texte sera formidable, absurde, poétique, profondément intelligent; mais il sera en même temps insaisissable, ardu, complètement dépourvu de linéarité, plein de ruptures qui le rendront d’autant plus difficile à jouer. Qui est cette femme, seule, qui attend, appelant des domestiques qui ne viennent jamais – existent-ils seulement? qui parle donc, alors, quand de la bouche de Und sortent les mots: « Elle n’est pas là! » ? – et subissant le siège d’un homme qui brise les fenêtres de sa maison et sanglote hors champ – à moins que, lui non plus, n’existe pas en réalité? C’est une pièce sur l’attente, l’isolement – et donc une métaphore sur l’exposition de la comédienne, seule face aux regards du public – mais aussi sur le langage, la réalité qu’il peut créer autour de celle qui parle, la barrière qu’il érige pour la protéger – de quoi? d’un homme? de la folie? On suggère aussi que cela peut être une métaphore du couple et de la relation amoureuse, qui oscille entre duo et duel, et pourrait finalement se réduire à un solipsisme tout simple: l’objet de notre amour existe-t-il vraiment, la relation n’est-elle qu’un discours, une histoire que nous nous construisons?

Pour porter ce texte vertigineusement difficile, tout en excès et en ruptures, Natalie Dessay n’a presque que sa voix: seule au centre du plateau, juchée sur un tabouret d’abord caché à la vue, revêtue d’une robe fourreau écarlate, elle attend, hiératique, tandis que le public s’installe. Elle ne bougera pratiquement pas de toutes les 75 minutes de la représentation, sinon pour saisir une tasse ou deux amenées à portée de sa main, ou pour quelques torsions du buste: ses évolutions s’inscrivent dans un espace de 1m². Ne lui restent, pour porter le texte, que son visage, et l’immense expressivité de sa voix. Avec une articulation parfaite et une rare netteté d’intention, celle qui est habituée aux plus grands récitals s’attaque là à un formidable texte, et réussit à l’habiller de sens et de couleurs. Il ne s’agit pas d’en faire une histoire linéaire ou logique, tâche impossible, mais de rendre compte des multiples courants secrets qui l’agitent et en suggèrent lentement le sens: c’est un exercice auquel Natalie Dessay excelle. Peut-être la justesse d’interprétation lui échappe-t-elle à un ou deux moments, mais cela frise la perfection.

Sur cette pièce, on a beaucoup écrit sur la scénographie, sans doute pas à tort: la comédienne est en effet cernée de toutes parts de grandes plaques de glace suspendues sous les projecteurs, qui fondent doucement à partir du moment où elles sont accrochées. La manière dont elles prennent la lumière est très belle, en même temps qu’elles se découpent avec une netteté brutale, comme des lames transparentes, version esthétisante de l’épée de Damoclès. En fondant, elles laissent tomber des gouttes qui font comme un constant bruit de pluie, là aussi agréable en même temps que vaguement menaçant. Surtout, le spectacle dépassant sa première moitié, les plaques, fragilisées par leur fonte, commence à se détacher de leurs supports pour venir se briser avec fracas sur la scène, de manière parfaitement aléatoire, conférant par là même une aura d’urgence et de danger à toutes les phrases du monologue, qui, dès lors, sont toutes susceptibles d’être brutalement interrompues par la bruyante désintégration du décor. Cette hostilité que le décor même montre envers Und renforce sa solitude, en même temps qu’il donne à voir l’inexorable passage du temps, et la ruine qui l’accompagne. Et, de fait, le personnage lui-même se décompose et se délite à mesure de l’avancée de la pièce…

Le théâtre Déjazet constitue un bel écrin à cette pièce que l’on peut presque voir comme une performance. Le contraste entre les ornements et matières nobles de la salle tranchent avec la nudité très simple du plateau. L’accompagnement musical joué en live par Alexandre Meyer est aussi discret qu’efficace.

A voir, pour une scénographie qui n’est pas courante, et les prouesses de comédienne que nécessite ce texte âpre mais magnifique.

De Howard Barker
Texte français de Vanasay Khamphommala
Mise en scène Jacques Vincey
Avec Natalie Dessay et Alexandre Meyer
Scénographie Mathieu Lorry-Dupuy
Lumières Marie-Christine Soma
Assistante lumières Pauline Guyonnet
Musique et sons Alexandre Meyer
Costumes Virginie Gervaise
Maquillage et perruques Cécile Kretschmar

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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