Théâtre

The Valley of Astonishment ou pourquoi le théâtre de Peter Brook est là pour nous étonner

The Valley of Astonishment ou pourquoi le théâtre de Peter Brook est là pour nous étonner

19 décembre 2016 | PAR Marianne Fougere

Réunir le familier et l’extraordinaire en un même lieu, telle est la devise du théâtre en général, du théâtre de Peter Brook en particulier. Un ravissement étonnamment cérébral.

[rating=4]
Jusqu’au 23 décembre, le grand maître des planches britannique est de retour en son royaume – i.e. au Théâtre des Bouffes du Nord. Le spectateur avisé n’est pas sans savoir que cette pièce poursuit l’exploration conduite, en compagnie de Marie-Hélène Estienne, autour du cerveau humain et de ces êtres extra-ordinaires, hommes et femmes augmenté(s) du quotidien. Et pourtant, il ne manque pas d’être décontenancé lorsque les premières minutes du spectacle le confrontent à trois personnages dont il ignore tout de l’identité et du propos tenu, le plongeant ainsi dans une vallée qui relève moins de l’étonnement que du déroutement.

Voilà que déboule de nulle part Sammy Costas – phénoménale Kathryn Hunter, petit bout de femme dont la démarche mi-aérienne mi-terrienne trahit une manière toute personnelle d’occuper l’espace. Aussitôt débarquée dans la salle de rédaction du journal pour lequel elle travaille, aussitôt débarquée par son rédac chef qui estime que ses talents sont ici sous-exploités. Car, Sammy Costas ne se contente pas d’avoir une mémoire hors du commun, elle est également synesthète. Quand les sons, les images, les couleurs vous parviennent dans toute leur sobriété, leur intensité est, dans la boîte noire qu’est le crâne de Sammy, décuplée. Chez elle, les nombres ont une couleur et les mots sont associés à des images ; pour s’en souvenir, il « suffit » de placer ces dernières le long d’une promenade à travers des rues puis, pour les retrouver, de refaire le chemin en sens inverse. La mémoire de Sammy est donc un puits sans fond, une source de plaisir et de ressources financières puisqu’elle lui permet de se produire sur scène, mais aussi une source de profonde souffrance lorsque, à force de représentations, les images s’amoncellent dans sa tête ou que se superposent dans celle-ci des tableaux noirs recouverts de chiffres. Suffit-il, alors, de reporter ces derniers sur des feuilles de papier puis d’y mettre le feu pour oublier? Est-il même possible d’apprendre à oublier, de perdre volontairement la mémoire?

Autant de questions que Brook et Estienne nous invite à soulever en nous conviant au cœur d’une véritable cour des miracles. Car, au phénomène Costas succède le cas Marcello Magni, un paraplégique qui, d’un regard accentué, parvient à mettre en mouvement ses membres, ou encore celui d’un magicien armé d’un seul bras. Moins artifice que métaphore, les tours de magie, aussi inexplicables que le cerveau humain est impénétrable, donnent le ton de la fable qui nous est contée.

Dans l’étonnante vallée que Brook et Estienne esquissent à l’aide d’une scénographie faite de bric et de broc, le vivant, ses tâtonnements et maladresses, prévaut sur les connaissances et la rigueur scientifiques. Les personnages sont là pour nous guider, pour nous aider à nous orienter, tout en contribuant simultanément à nous désorienter. Il ne tient donc qu’au spectateur de faire sa part du chemin, de se saisir d’une boussole pour parvenir à naviguer au travers des perplexités et des étranges familiarités glissées, ça et là, par le dramaturge anglais.

Visuel : © © Pascal Victor/ArComArt

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