Théâtre

« Saga » de Jonathan Capdevielle : l’enfance, cette chose grotesque

« Saga » de Jonathan Capdevielle : l’enfance, cette chose grotesque

23 février 2017 | PAR Simon Gerard

Présentée au Théâtre de Nanterre – Les Amandiers du 21 au 26 février 2017, Saga constitue la seconde partie de l’autobiographie théâtrale de Jonathan Capdevielle. Autobiographie, mais pas que : l’artiste évite la simplicité du récit chronologique d’une enfance mouvementée pour se livrer à une réflexion vertigineuse autour de l’enfance et du souvenir.

Théâtre et enfance : mettre en forme l’informe

Un mystère surplombe la scène du Saga de Jonathan Capdevielle. Quelle est cette grande masse organique et velue, à la fois rassurante et effroyable, que les acteurs nus ou déguisés contournent et escaladent ? Matérialisation fantastique de l’enfance du metteur en scène, cette immense amibe ursidée illustre une tranche de vie gonflée d’événements, riche en matériaux et teintée d’innombrables sentiments.

La présence sur scène d’un tel bloc informe prouve d’emblée la singularité du projet de Jonathan Capdevielle, dont la pièce, second volet d’une autobiographie théâtrale, ne se contente jamais de représenter des faits vécus. Les nombreuses péripéties et les personnages hauts en couleurs qui composent l’étrange enfance pyrénéenne de Capdevielle se sédimentent, glissent, s’estompent et réapparaissent comme dans une sorte de fugue. Chaque élément scénique participant de la théâtralité de la pièce est indépendant et agit de façon autonome : les lumières, la musique euro-dance des années 90, la polyphonie ventriloque des acteurs, leurs gestes et accoutrements respectifs, la grotesque masse pelucheuse côté cour… tous ces éléments s’illuminent entre eux sans jamais s’accompagner directement, donnant à la pièce une unité dissonante.

Il aurait été facile pour Capdevielle de faire reposer Saga sur la singularité folklorique — et si drôle, et si émouvante — de sa jeunesse orpheline. Mais la confusion et la déroute dans laquelle Saga peut plonger le spectateur prouve au contraire l’intelligence, l’honnêteté et la pédagogie de l’artiste : bien conscient que l’enfance est une période moins vécue que remémorée, il la met en scène non pas telle qu’elle fut, mais telle qu’il la perçoit. Le recul que porte l’artiste sur sa propre vie permet alors un élargissement gigantesque de la portée de la pièce : par la confusion de son expérience perçue, Capdevielle offre au public un aperçu du magma bouillonnant que constitue l’enfance en elle-même. Saga tient donc autant de l’autobiographie que du traité psychologique.

Le souvenir sublimé

C’est avec émotion que le spectateur assiste, à la fin de la pièce, à une excroissance théâtrale qui sonne le glas de cette mise en forme de l’enfance — en réalité acceptation du caractère informe de celle-ci. La projection de films artisanaux dans lesquels l’artiste enfant se fait assassiner par une figure masquée émergeant de l’eau n’est pas sans rappeler la formule de Rodrigo Garcia qui, dans Et balancez mes cendres sur Mickey, évoque la « mort des souvenirs » perpétrée par l’arrivée des caméras numériques haute-définition dans les foyers : « Quand je vois au parc le père en train de filmer son enfant, je vois un peloton d’exécution en train de faire feu sur le souvenir ». Capdevielle évite cet écueil avec brio : loin de désacraliser le souvenir, il le sublime, en investissant la scène de sa fugitivité.

Infos pratiques

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