Théâtre

« Revoir Lascaux » de Gaëlle Bourges aux Amandiers : une question de regard

« Revoir Lascaux » de Gaëlle Bourges aux Amandiers : une question de regard

18 février 2019 | PAR Simon Gerard

Les mots ont un poids et Gaëlle Bourges le sait : en intitulant sa pièce pour jeune public Revoir Lascaux, la metteuse en scène fait le pari sensible d’un reenactment de regard. On connaît la grotte de Lascaux ; mais à quoi ressemblent ses parois peintes lorsqu’elles sont encore recouvertes du fragile vernis de l’enfance ?

L’ambition du « revoir »

Revoir Lascaux ne consiste pas en la représentation de la célèbre grotte ornée du Paléolithique. C’est tant mieux d’ailleurs : que l’on y soit allé ou non, le monde connaît — ou du moins reconnaît — Lascaux. En réalité, le titre de la pièce annonce d’emblée son enjeu singulier : il s’agit de revoir — et non pas représenter.

Il n’y a pas de réalisme photographique dans le revoir, encore moins de récit officiel et vérifié. Revoir, c’est éclairer le regard lui-même. C’est invoquer un lieu par le prisme unique et singulier du vécu — ce que les Grecs anciens appelaient kaïros. Gaëlle Bourges fait ici un magnifique pari : la lumière uniforme qui inonde aujourd’hui les souterrains muséifiés de Lascaux n’a rien à envier à la flamme vacillante des lampes à huile que les quatre jeunes découvreurs tenaient fébrilement en 1940. Telles des lucioles, les enfants irradient Lascaux d’une lumière dont la beauté réside dans la fragilité. Revoir Lascaux n’est pas une pièce sur le Paléolithique pour les enfants. Il s’agit d’une pièce sur le regard des enfants face au Paléolithique.

Le dilemme du jeune public

Serait-il réducteur de considérer Revoir Lascaux comme une pièce pour enfants ? Non — et c’est bien dommage. Courte aventure théâtrale et pédagogique aux croisements de l’art, de l’histoire du monde et de l’histoire de France, Revoir Lascaux a tout le potentiel d’une pièce sérieuse pour adultes. Elle montre en effet ce que ces derniers regrettent le plus : la fraîcheur de l’enfance et l’excitation des grandes découvertes. Néanmoins, on ne peut qu’être frappé par l’écueil dans lequel plonge malheureusement la pièce à son mitan.

Voulant mettre en scène la danse improvisée par les jeunes explorateurs dans la grotte il y a plus d’un demi-siècle en réaction à leur incroyable découverte, Gaëlle Bourges donne à voir au public un enchaînement de danses Fortnite — jeu-vidéo viral du moment — sur fond de musique techno. Jusqu’ici, la pièce parvenait à nous happer dans un univers poétique où des moyens extrêmement pauvres faisaient naître des effets scéniques d’une grande sensibilité. Quelle utilité y avait-il donc à proposer au public cet aparté un peu trop décalé, aux allures de clin d’œil facile teinté de prosélytisme vulgaire ?

Il y a deux types de metteurs en scène : les uns, qui donnent à manger ce qui plaît aux gens ; les autres, qui leur apprennent à manger ce qu’ils n’aiment pas. Par sa pratique d’un théâtre ingénieux aux moyens technologiques pauvres, Gaëlle Bourges fait définitivement partie de la deuxième catégorie — et ce malgré sa tentation de piocher dans la pop culture jeune pour gagner quelques sourires complices dans la salle.

Photo © Danielle Voirin

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