Théâtre

« Real Magic », comme un poulet sans tête

« Real Magic », comme un poulet sans tête

19 septembre 2017 | PAR Simon Gerard

Dans le cadre de l’édition 2017 du Festival d’Automne, la compagnie britannique Forced Entertainment revient au Théâtre de la Bastille avec un spectacle performatif éprouvant. En un peu plus d’une heure, ce qui commence comme la parodie drôlement critique d’un étrange jeu télévisé se révèle être un petit cauchemar théâtral bien ficelé, aux implications foisonnantes et au dénouement relativement sombre.

Nagui, Jean Luc Reichmann et tous les autres font ce rêve chaque soir. Un jingle balourd, un compte à rebours entêtant, des rires de sitcom pré-enregistrés et surtout, des règles improbables. Trouvez ce mot auquel pense mon assistant ! Un mot parmi tous ceux de la langue anglaise. Vous avez trois tentatives. Rien que là, le principe est cauchemardesque. Mais quand à la fin de chaque partie — et de chaque échec — les rôles s’inversent, et que pourtant les mots proposés par les candidats sont systématiquement les mêmes — electricity, hole, money — alors le public prend conscience qu’il assiste à une certaine idée de l’enfer.

Evidemment, la répétition infinie d’une émission sans queue ni tête — entrecoupée d’intermèdes dansés en costume de poussin — en dit long sur le gouffre télévisuel actuel, et sur la société contemporaine dont elle est le miroir. Tout n’est qu’artifice. Le présentateur demande le prénom d’un candidat qu’il connaît déjà. Il s’interroge : le candidat a-t-il droit à une deuxième chance ? Une troisième ? Evidemment. Trois tentatives, ce sont les règles. Les sourires sont figés, les gestes prémédités, les réactions enregistrées.

Mais Real Magic serait bien faible si elle n’était que la critique d’une société du spectacle hypocrite, obsédée par la victoire et l’argent. Dans ce manège névrosé, chaque personnage tente à plusieurs reprises de se libérer de sa drôle de condition, comme s’il prenait conscience pendant un court laps de temps que ses actions n’avaient aucune espèce de sens. Tour à tour, Claire, Richard et Jerry se lassent, s’excitent, s’énervent, s’épuisent de cette réalité virtuelle qu’ils entretiennent eux-mêmes. À trois, ensemble, les protagonistes pourraient mettre fin à la mascarade. Mais dans le trio, il y aura toujours quelqu’un pour continuer à « jouer le jeu » — et à le perdre. La plus belle tentative d’évasion de cette réalité détraquée a lieu lorsque le présentateur du jeu s’attarde sur la réponse d’un candidat : « quelle bonne réponse ! » Bonne, oui, mais mauvaise. Pendant un instant, les personnages ont été capables d’être émerveillés par un mot, et ce de manière purement gratuite, presque contemplative, sans se soucier de sa potentielle valeur monétaire.

Sous son apparence divertissante et comique, Real Magic est en réalité une méchante pièce. L’expérience vécue par le public est éprouvante, parfois énervante, définitivement frustrante. À la fin, pas de miracle ni de résolution magique : le calvaire du trio continue — et heureusement. Forced Entertainment ne cède pas à la facilité qui consisterait à mettre fin au calvaire sous nos yeux — nous laissant ainsi vaquer à nos occupations, heureux que tout soit enfin fini. Non, la litanie continue de se jouer dans la tête de chaque spectateur, et n’en finit pas de nous troubler.

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