Théâtre
« Où les Cœurs s’éprennent » : une inégale théâtralisation de Rohmer

« Où les Cœurs s’éprennent » : une inégale théâtralisation de Rohmer

13 janvier 2017 | PAR Simon Gerard

Thomas Quillardet propose au Théâtre de la Bastille le montage en diptyque de deux scénarios d’Éric Rohmer — Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert. Assez drôle et légère mais plus vraiment rohmérienne, Où les Cœurs s’éprennent est une création souffrant d’inégalités de jeu et de structure, qui peinent à rendre totalement réussi ce pari de théâtralisation.

 

Rohmer au théâtre : le risque d’un rendez-vous manqué

Théâtraliser Rohmer, « auteur de cinéma », est une idée belle mais risquée. Derrière la banalité apparente de ses thèmes, derrière la simplicité quotidienne de ses dialogues, derrière la volonté de proposer un cinéma rappelant par ses procédés un certain amateurisme, la filmographie du cinéaste est traversée de forces légères et transparentes que ses interprètes et exégètes doivent percevoir et assimiler au risque de de sombrer dans la fadeur et la superficialité.

À ce risque s’ajoute un constat : le potentiel théâtral d’un scénario, aussi évident soit-il, ne suffit pas à sa théâtralisation. On aurait attendu d’une mise en scène du Rayon vert et des Nuits de la pleine lune qu’elle modifie, voire qu’elle ajoute de nouveaux éléments aux histoires liées de Louise et Delphine ; qu’elle adapte leurs situations à notre époque, autant que les films de Rohmer collent à leur temps d’écriture.

Où les Cœurs s’éprennent laisse le sentiment que le théâtre a amputé le cinéma rohmérien de certains de ses organes vitaux — à commencer par la sensualité. Disparu, le sentiment de voyeurisme doucement érotique que les jeux de séduction quotidiens et banals auxquels les jeunes filles s’adonnent ou se refusent à l’écran procuraient au spectateur. Disparue également, l’errance solitaire des personnages féminins au centre des films. Disparu enfin, le poids existentiel solidement installé sur les épaules des héroïnes, qui les rend à la fois si touchantes et agaçantes. Des films de Rohmer, il ne semble rester peu ou prou que le texte et la structure. On est ici face à un théâtre qui interprète peu, et se contente d’imiter avec joie.

Une mise en scène inégale

On ne se rend pas nécessairement au théâtre pour voir à quelle sauce Thomas Quillardet a pu se faire « le Grand Momo ». Au moment de la pièce, seule la pièce compte. Pourtant, si l’on se détourne de la critique comparative pour se concentrer sur la mise en scène en elle-même, il apparaît qu’Où les Cœurs s’éprennent souffre aussi d’une double inégalité, qui pèse sur le potentiel créatif, poétique et humoristique de la mise en scène.

Inégalité de structure tout d’abord. Thomas Quillardet a fait le choix de mettre en scène les deux intrigues bout à bout. L’enchaînement très rapide de celles-ci est assez frustrant : cette juxtaposition sera — clin d’œil excepté — le seul lien concrètement établi sur scène entre les deux aventures, si bien qu’on oublie rapidement la première partie du diptyque, clairement moins forte que celle dédiée au Rayon vert. Les errances estivales de Delphine se révèlent en effet bien plus drôles, légères et entraînantes que l’insouciance sentimentale de Louise.

Inégalité scénique ensuite. La mise en scène apporte aux scénarios de Rohmer quelques éléments et ajouts originaux et ingénieux. Ces petites épiphanies créatives manquent pourtant d’unité, et la beauté peine à naître des bonnes idées. Surtout, le bric et le broc des effets et moyens scéniques mobilisés — coulisses à vue, décor déchirable, peinture, feuilles mortes, maquettes, jouets, petits trains — sont bien souvent trop petits ou fugitifs pour être vus et compris par tous. Il en est étrangement de même pour la qualité du jeu : si la superposition d’éléments de micro-jeu pendant les scènes collectives est jubilatoire, à une échelle de jeu plus large, les personnages semblent au contraire moins bien dessinés… comme si la troupe, inséparable bande d’amis, n’attendait ouvertement que les scènes de repas pour se rejoindre et illuminer la salle de leur indéniable talent.

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