Théâtre

« Mises à l’index » et malgré tout heureuses: deux solitudes se rencontrent par le théâtre d’objets

« Mises à l’index » et malgré tout heureuses: deux solitudes se rencontrent par le théâtre d’objets

17 février 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre aux Mains Nues a invité Elisabeth Troestler et sa Compagnie le 7eme tiroir à venir présenter, jusqu’au 17 février, sa dernière création, Mises à l’index. Conte illustré par les objets, il bénéficie de toute la gouaille insolente des textes de l’auteure, et d’une mise en scène précise et resserrée. Une exploration tendre et réfléchie de l’altérité, du voyage, et de l’amitié. Conte initiatique pas bêta (à partir de 6 ans) qui est tout-à-fait susceptible de réjouir également un public adulte.
[rating=4]

Mises à l’index est la dernière création d’Elisabeth Troestler, artiste protéiforme qui donne là un successeur à son Les enfants sont des ogres comme les autres. On retrouve dans ce nouveau spectacle le talent d’écriture de l’auteure, qui jour les équilibristes entre tendresse et humour un peu cruel, entre poésie et concision du récit – d’ailleurs, les ellipses abondent dans ce texte, et participent beaucoup de sa puissance évocatrice.

Le récit s’articule autour de la rencontre de deux adolescentes, Emelyne et Cheyenne, voisines fortuite et éphémères, la sédentaire peu sociable et l’enfant tsigane, entre lesquelles va se nouer une relation attirance/répulsion mise en mots et en images sans raccourcis et sans facilités. C’est une histoire qui a ses douceurs comme ses douleurs, avec des protagonistes crédibles, et qui atteint grâce à cela une certaine authenticité. Autour, une galerie de personnages beaucoup plus loufoques injecte la légèreté ludique qui tient le spectacle soigneusement à l’écart d’une écriture psychologique, en même temps que les moins recommandables d’entre eux permettent de révéler – sans en avoir l’air – quelques thématiques sociologiques voir – osons le mot ! – politiques.

Elisabeth Troestler mène depuis quelques années ses recherches dans cette zone mal cartographiée qu’est le conte adossé à la figuration d’objets. On n’est donc pas ici uniquement dans le conte, puisque les images évoquées par la parole ne sont plus seules, et peut-être même plus dominantes. On n’est pas tout-à-fait dans le théâtre d’objets, puisque ces derniers ne sont pas animés par la manipulation, même s’ils peuvent devenir sujets – c’est-à-dire personnages – par la vertu de la parole, justement, la voix d’Elisabeth Troestler pouvant leur prêter des pensées. Ce procédé narratif permet tous les glissements, instille des évocations puissantes, nourrit l’imaginaire : bref, peu importe qu’il soit difficilement classable, puisqu’il produit de la poésie et fonctionne très bien comme procédé spectaculaire ! La plupart des personnages adultes sont en outre campés par Elisabeth Troestler elle-même, à l’aide d’un jeu de masques, et lui permettent de faire montre de son talent burlesque pour forcer le trait de personnages improbables. Quelques passages par le théâtre d’ombres complètent le tableau.

L’interprétation est globalement juste, servie par la voix extraordinaire de la conteuse, à la belle tessiture et à la projection impressionnante. Le récit coule bien, la morale pas trop évidente, les personnages pas trop attendus. Peut-être certains objets donnent-ils encore l’impression de ne pas être essentiels, encore qu’ils peuvent servir de prétexte aux traits d’esprit – ainsi de l’arbre séparant le jardin d’Emelyne du terrain occupé par les caravane, qui se présente aux spectateurs sous une double étiquette, à la fois « être » et « hêtre ». La scénographie est particulièrement réussie, avec une table de manipulation de dimensions très réduite qui concentre le regard sur l’essentiel, et découpe plusieurs espaces de jeu par le truchement de lumières astucieusement employées.

Les thèmes sont bien choisis, et leur traitement est suffisamment fin pour ne pas offrir – trop – de réponses toutes faites. Entre sédentaire et nomade, l’amitié peut-elle naître, et a-t-elle sa place dans un espace interpersonnel éphémère, l’une étant vouée à s’éloigner physiquement de l’autre ? Quelles barrières érigent nos préjugés, et l’amitié peut-elle en pâtir ? Quel accueil, pour ceux qui sont différents ? Au final, c’est le thème du déplacement, au double sens de se déplacer, et de ne pas être à sa place, qui constitue la colonne vertébrale du récit. Dans un spectacle dont le procédé repose sur une constante métonymie et donc sur un déplacement métaphorique du sens, c’est une belle mise en abîme !

Pour celles et ceux qui peuvent encore aller en profiter au Théâtre aux Mains Nues, c’est un beau spectacle, à voir avec ou sans enfants. En mars, on le retrouvera au festival Méliscènes, à Auray (56). A noter qu’Abbi Patrix a accompagné l’écriture de ce spectacle, qui sera lui-même sur la scène du TMN du 3 au 5 avril.

Mises à l’index
Compagnie le 7eme tiroir
Conception, écriture, jeu : Elisabeth Troestler
Mise en scène : Anne Marcel
Création lumière : Dimitri Costa
Accompagnement à l’écriture : Abbi Patrix, Yannick Jaulin
Regard extérieur sur la manipulation : Severine Coulon
Visuels: (c) DR

Infos pratiques

Compagnie Contre Ciel
Influenscènes
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