Théâtre

Marianne Basler est la chair incarnée de « l’Autre fille »

Marianne Basler est la chair incarnée de « l’Autre fille »

16 novembre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

En portant L’autre fille d’Annie Ernaux à la scène, Marianne Basler et Jean-Philippe Puymartin s’emparent d’un texte intime et bouleversant, qui charrie des puissances secrètes. Dans une mise en scène resserrée présentée aux Déchargeurs du 6 novembre au 1er décembre, le spectacle donne à entendre une parole telle qu’elle se crée et chemine. L’interprétation bouleversante de Marianne Basler donne toute sa force à la proposition.
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Le drame familial, de la table d’écriture à la scène

Avec L’autre fille, le texte littéraire, Annie Ernaux livrait un écrit intime sans être impudique, sous la forme d’une longue lettre adressée à la sœur disparue, dont la mort, antérieure à la naissance de l’auteure, rend à jamais impossible à cette dernière la connaissance directe de cet autre être, si proche et pourtant à jamais lointain, et qui prend une place considérable dans l’histoire familiale par son absence même. Quelles traces ont été laissées par cette personne qui était et n’est plus, quelle place nouvelle, brutalement révélée, est celle de la petite Annie qui se découvre soudain, au détour d’une conversation qu’elle surprend, n’être « que » la seconde fille ?

De ce petit drame personnel, Annie Ernaux faisait un récit qui, par son talent, se chargeait de la possibilité d’atteindre toutes celles et tous ceux qui, un jour, ont été confrontés au poids délétère d’un secret de famille. Quoi de plus universel ? Marianne Basler, en tous cas, a entendu ce que l’œuvre avait à lui dire, et en a formé le dessein de la transposer à la scène.

Une mise en valeur sobre du texte

Une femme, assise derrière une table, est saisie dans l’acte de l’écriture, le flot de sa pensée livré à voix haute. Devant elle, du papier, quelques photographies en noir et blanc, un dictionnaire. Au sol, à jardin, des boules de papier froissé, comme un signe convenu de l’écriture, comme une métaphore de l’indicible ou de l’inexprimé, comme un cimetière de mots peut-être. A fond de scène, une porte fermée, qui ne s’entrouvrira qu’en fin de spectacle. La scénographie est sobre, familière, sans guère de prétention à tracer des chemins pour l’imaginaire du spectateur.

Un peu dans la même idée, la mise en scène se contente de l’essentiel. Pas d’entrées ou de sorties, une cage de scène dépouillée, peu de déplacements. Des espaces de jeu sont découpés par la lumière, avec simplicité mais efficacité. A part une mise en valeur de l’image des papiers froissés au sol comme champ de ruines ou de cadavres, rien ne semble servir d’autre but que de resserrer l’attention du spectateur autour du centre de gravité du spectacle : le texte, et celle qui le déclame.

Le texte reste dans un registre extrêmement écrit, dans la langue précise et exigeante d’Annie Ernaux. Rien qui ne soit, en réalité, impossible à suivre, mais il est juste de dire que certains passages demandent une attention soutenue de la part du public. Lorsque l’auteure procède par élisions, sème la confusion avec des pronoms à propos desquels la syntaxe, à dessein, n’indique pas clairement à quel nom ils se rapportent, il faut tendre l’oreille, et la bonne, pour profiter de toutes les subtilités de l’écriture.

La force d’une grande interprète

Cela est rendu possible par l’énonciation claire et précise de Marianne Gasler, qui porte presque sans le moindre faux-pas ce texte long, complexe, dans une performance d’autant plus méritoire qu’il s’agit d’un seule-en-scène où aucun partenaire ne viendra la secourir. L’adresse, variable, permet de créer des ruptures, d’animer la déclamation, de manière à lui donner plusieurs tessitures. Voix intérieure, adresse à la seconde personne qui est le corps même de la lettre écrite à la sœur absente, adresse au public dans une sorte de prise de distance, les bascules sont fluides. L’incarnation est globalement juste, même si on a la sensation que certaines montées et énervements ne correspondent pas bien à la situation à l’endroit où ils surgissent, et qu’ils ne sont là que pour créer artificiellement de l’intensité.

Là où l’interprétation est tout-à-fait maîtrisée, c’est à l’endroit de l’émotion. De bout en bout, Marianne Gasler est chargée d’une émotion profonde, d’une densité palpable. Les mots d’Annie Ernaux tremblent au bord de sa lèvre, le regard s’embue en un instant, elle passe d’un clin d’œil de l’introspection froide à l’exclamation rageuse. C’est un style que peut-être tous n’aimeront pas, il a toujours une certaine justesse mais il est parfois un peu excessif, possiblement étouffant.

On ne peut pas faire autrement que de saluer la performance, globalement. C’est un spectacle qui n’est pas sans demander quelque travail de la part du spectateur, mais qui est généreux en retour si on consent à cet effort.

Aux Déchargeurs à Paris jusqu’au 1er décembre.

Texte
Annie Ernaux
Mise en scène
Marianne Basler et Jean-Philippe Puymartin
Comédienne
Marianne Basler
Crédit Photo Visuel
Julien Piffaut

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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