Théâtre

L’Heptaméron : les chambres obscures de l’amour, un voyage picaresque de Monteverdi à Berlin Est par Benjamin Lazare et les Cris de Paris

L’Heptaméron : les chambres obscures de l’amour, un voyage picaresque de Monteverdi à Berlin Est par Benjamin Lazare et les Cris de Paris

07 février 2019 | PAR Yaël Hirsch

Créée à la Maison de la Culture d’Amiens, Heptaméron, l’adaptation de certains « Récits de la chambre obscure » tirés du roman du 16e siècle de Marguerite de Navarre se donne au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 23 février. Au programme : passion, punition, lumière, ombre et madrigaux parfaits sous la houlette de Geoffroy Jourdain.

Tout commence avec la magnifique scénographie de Adeline Caron, une scène ouverte qui regorge de recoins-trappes et de trappes où se cachent des instruments. C’est blanc comme une page sur laquelle écrire et un grand rideau derrière la scène devient l’espace de projections troubles et troublantes. On a à la fois de la vidéo contemporaine (Joseph Paris) et de la musique ancienne – et néanmoins révolutionnaire pour son époque, volontiers à cappella ou à peine piquée de quelques cordes par les 8 chanteurs-musiciens des Cris de Paris qui se font aussi acteurs. Il y a d’ailleurs aussi trois acteurs : Fanny Blondeau, Geoffrey Carey et Malo de la Tullaye, dont deux parlent anglais, avec des sonnets de Shakespeare s’il vous plait. Parmi les idiomes partagés : le japonais et le brésilien viennent « enrober » le français pour nous présenter un 16e siècle déjà globalisé où François Premier a fait face à Charles Quint sur plusieurs front et qui nous perd avec les temps et les anecdotes entre Berlin, Paris, Florence et des châteaux plus reculés.

Après une Traviata dépoussiérée, remarquée et passée par les Bouffes du Nord (lire notre article), Benjamin Lazare revient à sa connaissance du monde moderne et baroque et lie la musique au geste dans une sélections de textes qu’il arrange à sa manière. La dizaine de contes cruels vient de l’Heptaméron mais aussi du Décameron de Boccace qui avait inspiré Marguerite de Navarre et de Brantôme. L’amour est toujours dangereux, qu’il soit pur (mais mis à l’épreuve, 7 ans d’attente!), déclassement (la jeune sœur de noble s’éprenant d’un artisan) ou adultère : il est toujours sévèrement puni. D’où la mélancolie de madrigaux signé Monteverdi, Gesualdo ou Rossi, qui permettent de parler de vanité, de désir de mort ou de la fragilité de la condition humaine. Tout est clair-obscur dans la fluidité d’une humanité qui passe, que ‘on sent grouiller sur la scène et qui éclot comme quelque chose de moderne et d’individuel au détour d’une phrase ou d’une voix. C’est truculent, picaresque, c’est dramatique, c’est drôle aussi parfois et l’on raccroche facilement les wagons avec la sortie du communisme à Berlin Est ou la naissance des sentiments à Florence. Les costumes sont superbes, les genres se brouillent, les robes colorées étant passées sur les habits des hommes et les cadavres ricanent parfois déjà, allongés près d’un cadre qui fait figure de grand miroir. Un spectacle foisonnant, troublant et qui berce comme une comptine des origines.

A noter : Les Cris de Paris sont en Concert aux Bouffes du Nord le 25 février avec le répertoire un concert de motets et madrigaux à dix chanteurs autour du programme de leur album Melancholia, qu’on retrouve en partie dans la pièce (Gesualdo notamment).

visuel : ©Simon Gosselin

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