Théâtre
Levée de Tabou au Lucernaire

Levée de Tabou au Lucernaire

09 novembre 2015 | PAR Marianne Fougere

Reprise du spectacle de Laurence Février qui, sans jamais tomber ni dans la grandiloquence, ni dans le voyeurisme, aborde un enjeu de société qui, 37 ans après la célèbre plaidoirie de Gisèle Halimi, peine toujours à sortir de l’obscurité, à briser le silence, à rompre le tabou.

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Une fois n’est pas coutume, le « Paradis » du Lucernaire accueille, jusqu’au 5 décembre, une pièce dont le sujet n’a rien de très réjouissant. Une fois n’est pas coutume, quand on accède, une fois grimpées les dernières marches, à la salle-perchoir, c’est à un décor on ne peut plus dépouillé que l’on est confrontés. Des chaises, disposées ça et là sur la scène, auxquels s’ajouteront bientôt des corps et des mots. Des corps pour décor, des mots pour des maux, tel est donc le dispositif scénique choisi par Laurence Février pour appréhender avec une grande justesse et une certaine pudeur la violence subie par de nombreuses femmes : le viol.

S’il s’appuie sur des témoignages réels, sur des expériences singulières, le spectacle saisit l’universalité du tabou du viol et donne à voir combien ce dernier nous concerne tous, hommes et femmes confondus. Viols de proximité, viols d’initiation, viols de la revanche, viols collectifs, aucune couche sociale n’est épargnée. Le spectacle de cette douleur laisse entrevoir le difficile processus de dénonciation dans un jeu de chaises musicales. Tour à tour, les cinq comédiennes vont endosser successivement les positions d’enquêtrice et de plaignante. D’une place à l’autre, du rôle d’interrogatrice à celui d’interrogée, elles sont méconnaissables : la dureté de leur visage, dureté de la fonction judiciaire et/ou policière, dureté du regard de la société qui maintient les victimes dans l’isolement et dans la honte, s’efface instantanément pour laisser place au désarroi et à l’impuissance de ces femmes qui n’ont de victimes que le nom tant elles doivent faire leurs preuves et tenir parole contre parole.

Le problème du viol, et toute la puissance du spectacle consiste à le montrer, c’est que les victimes trop souvent doivent prouver pour punir, préciser ce qu’elles entendent par « pas normal », justifier que non leur attitude n’avait rien de provocant ni de déplacé. Combien de fois, en effet, n’avons-nous pas entendu que telle ou telle l’avait « bien cherché » ? C’est contre cette théorie, la théorie dite du « consentement », que Gisèle Halimi s’est élevée en 1978 dans une plaidoirie restée célèbre et sur laquelle se termine le spectacle. Devant le tribunal d’Aix-en-Provence, Halimi constatait, non sans amertume, le brouillage des repères imposé par le crime du viol entre, d’une part, des femmes renvoyées à leur culpabilité et, d’autre part, des hommes sûrs de leur impunité, convaincus d’être dans leur bon droit. Elle rappelait une évidence qui, s’il n’y avait la gravité de l’acte et la souffrance de ses conséquences, pourrait prêter à sourire : « quand une femme dit “non”, il faut qu’on le comprenne une fois pour toutes, c’est “non”, ce n’est pas “oui” ».

Laurence Février défend un théâtre qu’elle appelle documentaire. Mais, elle s’inscrit surtout dans une tradition, celle de la tragédie grecque. Les Grecs, déjà, convaincus que l’ « Être est Chaos » pour emprunter à Cornelius Castoriadis sa jolie formule, voyaient dans la tragédie, dans le théâtre, une institution démocratique essentielle, sinon la plus fondamentale, grâce à laquelle éduquer les citoyens au jugement réflexif et mettre en question la polis. Alors oui, si certains peuvent douter du choix de se « divertir » ainsi un samedi soir, une pièce comme Tabou a pourtant toute sa place au théâtre, même un samedi soir. Parce qu’elle questionne d’abord notre propre rapport au viol mais, surtout, parce qu’elle traite du viol non pas comme une anecdote mais comme un « fait » plus général de société, Tabou dévoile toute l’importance de ne pas laisser le viol dans les non-dits, de lui donner vive voix au débat démocratique. N’est-ce pas là précisément la tâche délicate confiée au théâtre, documentaire ou pas ?

Visuel : Lucernaire

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