Théâtre
L’Avare par Ivo van Hove, plus effrayant que drôle, assurément moderne et lucide

L’Avare par Ivo van Hove, plus effrayant que drôle, assurément moderne et lucide

15 novembre 2013 | PAR Christophe Candoni

Deuxième session de représentations à la MAC de L’Avare, un classique décapé de façon sidérante par le metteur en scène Ivo Van Hove et sa troupe du Toneelgroep Amsterdam qui proposent une lecture radicalement assombrie de la comédie de Molière dans laquelle Harpagon  est un boursicoteur et tyran domestique qui sème panique et terreur tandis que se délite sa famille sous haute tension.

Dans l’impressionnant décor signé du fidèle Jan Versweyeld, un loft spacieux et étendu, probablement situé dans les hauteurs d’un bel immeuble de grosse métropole, se font sentir l’aisance matérielle à ne savoir qu’en faire et un certain malaise perceptible au foutoir ambiant. Au milieu d’écrans de télévisions et d’ordinateurs allumés pour rien, un fatras de bouteilles, de cartons, de sacs poubelles, de linges et de chaussures entassés jonche le sol.

 Ivo van Hove actualise sans concession le théâtre de Molière et extrait de la pièce une modernité radicale en faisant voir et entendre avec intelligence et lucidité la vanité consumériste de notre société actuelle, le culte de l’argent roi qui heurte, pervertit, anéantit les rapports familiaux et humains.

Présentée comme hyper connectée, la maisonnée d’Harpagon semble pourtant dépourvue de communication. Cela est très justement perçu dans la lecture renouvelée de la pièce que fait Ivo van Hove et admirablement rendu sur scène, et ce dès le début, lorsque Valère et Elise se lèvent de leur nuit d’amour. Sans se parler, chacun s’affaire à jouer au jeu vidéo, lire ses mails, faire des pompes, sortir hâtivement une canette de soda du frigo sans se préoccuper l’un de l’autre avant de finalement s’étreindre pour éviter une scène de ménage.

Tous les acteurs de la distribution sont impressionnants, convaincus et absolument géniaux. Hans Kesting est un Harpagon qui en impose, gaillard charpenté, sévère, presque fou, obsessionnel, terrifiant et finalement pathétique car terriblement isolé. Eelco Smits joue son fils et rival amoureux Cléante, insolent mais craintif, brutalisé sans ménagement par son père qui le colle au mur, l’étrangle, le gifle, lui fiche des coups de fer à repasser au visage. Il s’énerve comme un gosse pique sa crise et à chaque contrariété, s’effondre de tout son corps sur son lit ou change de fringues compulsivement, car le dépensier en a une collection digne d’une grande «fashion victim». Marieke Heebink fait de l’entremetteuse Frosine (que La Flèche nomme « le Pitbull » dans la traduction) une  business woman survoltée et vissée à  ses téléphones portables.

Van Hove réinvente tout de la pièce pour le besoin de l’actualisation et de sa lecture. Il change la fin, opte pour un regard analytique juste et tranchant, d’une froideur, d’une gravité sombre qui met en évidence les rapports de force et de séduction calculés entre les personnages.  Le rire paraît absent,  le rythme du spectacle ne s’emballe pas comme traditionnellement dans une comédie classique, à quelques exceptions près. Cela déconcerte un peu mais ainsi, on découvre L’Avare sous un nouvel éclairage choc, son univers violent et glaçant, angoissé et destructeur.

(c) Jan Versweyveld

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