Théâtre
L’admirable justesse de « Mère Courage » par le Berliner Ensemble

L’admirable justesse de « Mère Courage » par le Berliner Ensemble

21 septembre 2014 | PAR Christophe Candoni

Soixante ans après les représentations légendaires de Mutter Courage und ihre Kinder dans la mise en scène de Bertolt Brecht, l’exceptionnelle troupe du Berliner Ensemble donne à nouveau la pièce à Paris sous la direction de son actuel directeur Claus Peymann dans une version qui passe pour un peu datée mais offre un moment théâtral d’une admirable simplicité et d’une justesse absolue. 

Sans tapage, sans démesure, loin du Richard II présenté il y a plusieurs saisons à Paris où le roi Shakespearien en pleine chute sombrait dans la fange boueuse et les détritus, Claus Peymann montre la pièce de Brecht dans une économie et une nudité qui donnent au spectacle la facture d’un grand classique. Dans un geste clairement assumé d’hommage au Patron Brecht, il signe un spectacle référencé qui n’est pas pour autant un simple travail historique.

Peymann choisit de conserver l’architecture du décor d’origine en forme de podium circulaire. Si Brecht le faisait tourner dans le sens opposé des pas de mère Courage ; ici, il reste immobile mais surélevé et légèrement pentu, il s’arpente non sans mal et figure à dessein un lieu hostile de passage que les acteurs comme les personnages errants cherchent à traverser et investir. C’est tout l’enjeu de l’impuissante Mère Courage qui tire sans renoncement sa charrette à travers l’Europe et ses champs de batailles, qui brave la pluie et la neige, affronte l’ennemi, la mitraille, les coups de canons et les battements de tambours avec ses compagnons de route, l’Aumônier, Yvette la prostituée, et ses trois enfants. Tout s’écroule autour d’elle mais elle avance, résolument. En Reine de la combine, Mère Courage fait de la guerre son gagne-pain. Elle n’inspire ni la sympathie, ni le mépris, ni la compassion ou plutôt les trois mêlés tant elle se débat dans le chaos du monde tout en tirant profit de la situation. Avec une ambivalente débrouillardise et un aveuglement à peine coupable, elle se démène pour survivre et vend sa camelote au mépris du danger et de la morale. Si bien que l’annonce d’une paix prochaine ne lui paraît pas favorable car elle la conduirait malgré elle à la ruine.

Certes, la mise en scène de Peymann paraît aujourd’hui fortement désuète. Et on ne peut que regretter le manque de fluidité dans les changements de décors techniquement laborieux. Le public parisien qui aime tant l’épate semble avoir été rebuté par son minimalisme et par le rythme étale de la représentation. Pourtant ses silences, sa lenteur, la manière dont les acteurs s’exposent à nu sur le plateau vide, cela est tout à fait sidérant. La pièce se fait entendre avec une telle exigence de clarté et d’universalité qu’elle résonne dans toute sa splendeur offensive. Elle bénéficie surtout pour cela d’une formidable densité de jeu. D’ailleurs, la distribution ne compte que des acteurs virtuoses, citons l’épatante Ursula Höpfner-Tabari, les excellents Manfred Karge et Martin Seifert, Raphael Dwinger, Michael Rothmann et la bouleversante Karla Sengteller. Pour porter un rôle aussi fort que celui de Mère Courage, il faut un sacré tempérament d’actrice. Brecht confiait le rôle à son épouse Helene Weigel. Peymann trouve en Carmen-Maja Antoni, actrice engagée au Berliner en 1977, un petit bout de femme solide comme un roc. Une « Courage » absolue tant elle a son personnage dans les tripes. Infatigable, battante, héroïque, filoute, misérable…, elle dénonce l’absurdité de la guerre et la tournant consumériste que prend le siècle à venir pour sa perte.

Photo © Monika Rittershaus

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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