Théâtre
Kalashnikov, la bombe du Rond- Point

Kalashnikov, la bombe du Rond- Point

14 juin 2013 | PAR Melissa Chemam

Petite bombe, intime guerre, performance et relecture/réécriture d’Oedipe, cette pièce – spectacle de Stéphane Guérin est un bijou de drôlerie et de provocation. Pourquoi se priver d’un tel talent ?

Sans titreLe texte de Stéphane Guérin est déjà un chef d’œuvre en lui-même. La mise en scène de Pierre Notte vient nous relever tout cela. Comme d’habitude dans la salle Roland Topor du Rond -Point, le décor est minimaliste, un canapé en premier plan, une table et deux chaises au fond. Mais le jeu est explosif. Les acteurs, que ce soit Raphaëline Goupilleau dans le rôle de la mère, Yann de Monterno dans celui du père ou Cyrille Thouvenin, ‘l’Enfant’, sont exquis, les personnages à la fois odieux et excellents. On a donc affaire à une famille, un couple endolori face à la fin de vie de son téléviseur, mais aussi à un/une intrus : incarnée par Annick Le Goff, Pamela/Sale-Arabe/Youssouf est un nom personnage, un chœur à l’envers, que la mère présente comme une ‘pute arabe qui s’est incrustée et nous aide pour la salle de bain’. Elle s’incarne peu à peu en leur mauvaise conscience ou leur confesseur. Car il se trouve que le fils, qui entre rampant sur scène, dans un sale état, revient d’Afghanistan et ne retrouve que des parents anesthésiés par le déversement de séries américaines et de publicités. Malgré l’amour que les parents tentent de conserver pour leur fils et que le fils essaie désespérément de retrouver en lui, Pamela leur prédit une prophétie macabre dans laquelle le fils devra errer et finira par tuer son père et épouser sa mère… Cela vous rappelle quelque chose ?

Après un huis clos pénible pour eux qui nous apprend ce qu’on savait déjà : le père et la mère ont fini par se détester, et le fils doit de nouveau quitter le domicile dominical et va se jeter dans son propre destin tragique. Une fois finie la ‘comédie domestique’ selon l’expression du metteur en scène, Pierre Notte, Pamela, la trans’ narratrice, nous guide dans un monde fait de références télévisuelles autant que de tragédies antiques. Une gageure dramatique, une prouesse textuelle.
Le jeune homme dénommé l’Enfant traverse ainsi le cauchemar de son père, qui apparait en roi barbare à abattre, puis celui de la mère, Première Dame aussi aigrie que cruelle d’une malheureuse ‘cité nouvelle’, qu’il faudra bien épouser pour tenter de fonder une nouvelle société. Car le cauchemar qui hante l’Enfant – les horreurs de la guerre et le matérialisme poussé à l’extrême de la société qui l’y a envoyé – ne trouve pas de repos auprès des autres êtres humains, même les plus chers.
Dramaturge et scénariste boursier du Centre National de Cinématographie et du Centre National du Livre, ainsi que lauréat du Prix Théâtre de la Fondation Diane et Lucien Barriere pour Kalashnikov justement, Stéphane Guérin ne fait pas mentir ses médailles. Il ose tout aussi, obscénité, violence verbale, humour crasse et poétique, références incestueuses ou triomphe de l’asexué, propos racistes rapportés et citations des feuilletons télé les plus vidés d’ambition, avec une légèreté et une énergie proprement scénique qui donne à Pierre Notte une baguette magique pour faire rire avec le pire. Car ‘les guerres sont permanentes à l’intérieur de nous’, constate le fils, et tout enfant nait empli des horreurs du monde, leur explique la trans’ Pamela / Youssouf. Une fable qui veut que celui qui cherche à retrouver l’innocence se doit de d’abord passer par un voyage initiatique, à ses risques et périls. Et après, advienne que pourra… Du théâtre qui a du génie !

Mélissa Chemam

 

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