Théâtre
« Je m’appelle Ismaël » : un territoire à arpenter, qui hurle et bouscule et ouvre l’esprit

« Je m’appelle Ismaël » : un territoire à arpenter, qui hurle et bouscule et ouvre l’esprit

27 mars 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Suite à sa création au Théâtre National de Strasbourg fin février 2019, ce nouveau spectacle mis en scène par Lazare se montre au Théâtre de Gennevilliers. Tout en mots, en rage, en humour, en esprit et en bien d’autres choses, il fait un effet très spécial.

Par quel bout prendre Je m’appelle Ismaël ? Cet acte théâtral fou furieux laisse le spectateur empli de sentiments très divers et stimulants, lorsqu’il quitte la salle. Avant-gardiste, brut de décoffrage, hors-format, d’une durée de trois heures, intelligent, logorrhéique, labyrinthique, fondé sur un texte mouvant, écrit à coups secs avec des métaphores inattendues et puissantes, avec Madonna, Gérard de Nerval, Cléopâtre, Perceval, la clinique du Docteur Blanche à Montmartre, E.T., Hermann Melville, Francis Bacon en guest stars : le spectacle fait un effet très original, et apparaît riche et vaste, même pour celui qui n’est pas familier avec Lazare.

Le propos ? Au début, un homme qui se considère « extraterrestre » veut faire un film. « Extraterrestre », c’est-à-dire étranger aux autres hommes qu’il croise lorsqu’il s’aventure trop loin dans le cœur de Paris, et que sa nature d' »être venu d’un quartier pauvre de banlieue, célibataire sans argent et sans travail fixe et avec des origines étrangères dans une France post-tueries de 2015″ lui est renvoyée. Dans ce récit en fin de compte proche de l’anticipation façon film d’auteur, un peu, le méchant qui se révèle bientôt est le docteur Alain Melon, qui « met des disquettes » aux « extraterrestres » qu’il arrive à attraper. Derrière cette métaphore, le metteur en scène entend parler du processus d’ »intégration sociale » : lorsqu’à l’issue des saluts, à la toute fin de la pièce, Lazare lui-même vient s’adresser aux spectateurs, il évoque « les disquettes que l’on peut sentir que l’on nous met, selon l’endroit où nous naissons, quelque chose contre lequel il faut lutter« , car cette question « dépasse » les cadres. La pièce pose ce thème de manière ouverte, au milieu d’un flot d’autres idées et d’autres images, où l’on se sent libre de piocher ce que l’on veut.

Récit, commentaire : pensée en mouvement

Le spectacle s’ouvre par un film, ainsi. Lazare lui-même apparaît en premier à l’image. Ici, donc, il s’appelle Ismaël, et il est un vagabond qui hante la ville, étranger à tout sauf à ce qui lui vient en tête. Il subit diverses pérégrinations et finit par rencontrer « Jésus ». Ce métrage spontané plante une atmosphère étrange, décalée, qui provoque des éclats de rire sincères chez certains spectateurs par la série de mini-distanciations qu’il opère sur le réel, et amène d’emblée des questionnements.

Puis ce film s’arrête, et le jeu théâtral commence. Et, outre la question des « disquettes », c’est la nature profonde d’Ismaël qui devient le propos, aussi. Les questions portées par le film se mettent à s’incarner sur scène, les entrailles du métrage prennent vie, s’animent, nous animent. A ce moment, selon les mots du metteur en scène, une question sous-tend tout : « qui était Ismaël et que voulait-il dire ? » D’où son absence sur le plateau… Et pourtant, en même temps, l’histoire continue : le Docteur, les disquettes, Jésus qui lutte… Tout se poursuit. Mais un commentaire méta vient se mêler à l’action.

Ainsi, le personnage de « Lazare » apparaît dans le spectacle pour poser des questions, mais joué par le malicieux et charismatique Julien Villa. Il apparaît central, de temps à autres. Mais une autre figure majeure reste bien entendu « Jésus », vagabond rencontré par Ismaël dans le film qui ouvre le spectacle : un être qui se révèle bizarre, plus observateur que directement acteur du destin qui se joue sous nos yeux. Dans ce rôle, Thibault Lacroix se révèle extraordinaire, d’une présence animale et d’une intelligence de jeu ébouriffantes toutes deux. Commentaires, réflexions et récit se mêlent ainsi, pour questionner la nature profonde d’Ismaël le rêveur, et le danger des « disquettes » en même temps.

Avec, toujours, les figures du docteur Alain Melon (Philippe Smith, imposant et à vif, très beau lorsqu’il gueule qu’il « voudrait juste une guitare » pour pouvoir mener tous ses projets à bien), et derrière lui, le commanditaire de ces « disquettes », un « vieux producteur d’Hollywood » joué sous un masque par… Thibault Lacroix, l’interprète de Jésus (Lazare a-t-il vu Us, le film d’horreur de Jordan Peele au fond politique, dans les salles actuellement ?). Et celle du jeune homme qu’il a modifié – joué par l’impressionnant Emile Samory Fofana, impassible et souterrainement déchaîné – qui parle avec une voix digitalisée, de temps à autres, qui amuse et terrifie. « Les personnages […] ont pour seule arme non pas l’idéologie mais la supputation, les circonstances brutales dans lesquelles on doit ouvrir les yeux », nous dit la feuille de salle… Ce procédé a une incidence sur l’atmosphère du spectacle, d’une énergie et d’une originalité à toute épreuve.

Sur le plan concret, ce récit suit donc plus ou moins une trame, qui fait aussi des détours bienvenus. Ainsi, Jésus et un compère (le « Lazare » fictif ?) plus actif que lui, tentent-ils à un moment de s’infiltrer dans la base du docteur Alain Melon, déguisés en cafards, tandis que le scientifique donne une réception, pour présenter l’aboutissement de ses recherches : une cobaye manipulable plus brillante que les autres…

Théâtralement exceptionnel

Théâtralement parlant, la qualité du spectacle est en tout cas assez exceptionnelle. Dans Je m’appelle Ismaël, les métaphores qui sous-tendent le texte sont à la fois stylisées, et marquées par un caractère furieux. Les thématiques engagées, elles, apparaissent au détour d’une phrase, d’une réplique, qui évoquent soudain des faits réalistes, d’une manière très parlante : les passages « fictionnels » sont en effet imprégnés d’une telle énergie, d’une telle envie de hurler, que le caractère urgent des faits réels mentionnés frappe d’emblée. Scénographie et lumières (dues à Vincent Gadras, Olivier Brichet, Kelig Le Bars) s’assemblent et se défont avec fluidité pour figurer tout un tas de lieux. De temps à autres, les interprètes attrapent guitare électrique, violon ou contrebasse, pour jouer de la musique en direct, ou faire surgir une partition lyrique (Odile Heimburger fait sonner sa voix avec force, lors de ces passages). Des musiques pop sont aussi intégrées à l’ensemble, mais on remarque avec bonheur que leurs paroles ont été réécrites, pour servir le propos. Et les costumes (dus à Léa Perron) se succèdent sur le plateau à toute vitesse, en imprimant un univers vaste et curieux sur cette scène, de par leur variété.

Plus le spectacle avance, et plus tout (oui, tout) semble se confondre, se répondre, se traverser : le personnage de « Lazare » (joué, donc, par Julien Villa) brise de temps à autres le quatrième mur, lorsque la partie théâtrale commence. Il explique son projet de film, et ses difficultés, en compagnie de sa « collaboratrice », jouée par Anne Baudoux. Anne Baudoux, qui assiste le vrai Lazare côté conception, dans la réalité (et qui se révèle extraordinaire dans la pièce dans ce rôle d’assistante, et dans d’autres ensuite, telle cette jeune fille en surpoids, qu’elle incarne dans un costume étonnant).

A arpenter librement, pour saisir des contrastes

Enfin, on peut noter que la ville et ses espaces (banlieues en travaux, appartement pas embellis…) sont également très présents. A tel point que dans la feuille de salle, on croit lire « projet […] cinéma-topographique et musical », alors qu’il n’est écrit que « cinématographique et musical ». A plusieurs reprises, dans le film du début, Bagneux – c’est-à-dire là où Lazare a grandi – est évoquée, et même montrée : on aperçoit le chantier du métro, qui doit s’achever en 2020 et « est censé relier des mondes différents« , du même coup, selon le metteur en scène… On peut grandement aimer la manière dont l’artiste marche, et avale ce qu’il croise au sein de cet espace urbain, et s’en sert pour recracher des visions. Un comportement très universel, si on veut.

Le spectacle apparaît aussi, au final, guidé globalement par l’urgence : cela lui donne un rythme très juste. Ainsi, après une très longue suite de scènes enchaînées pied au plancher, lorsque tout à coup, Jésus et le docteur Alain Melon livrent au public leurs sentiments, dans le calme, le contraste n’en est que plus fort. On retient aussi certaines propositions visuelles puissantes, telles une séquence dans un enfer stylisé. Tandis qu’une autre scène, dans un bar avec danseuses, surprend par son côté pas attendu, et qu’un passage court avec Francis Bacon fait rire…

Je m’appelle Ismaël est fait de tout cela, et de plus encore. On pense aussi, à sa vision, aux mises en scène de Vincent Macaigne. Sans les mettre au-dessus : on pense à elles « à côté » du spectacle. Pour l’énergie, le caractère fou furieux. Ou pour ce curieux loft, cette curieuse « boîte protectrice » qui habite la scénographie, dans la pièce de Lazare (et rappelle, en différente, celle présente dans Au moins j’aurai laissé un beau cadavre et Je suis un pays, de Macaigne). Lazare / Macaigne, et sans doute d’autres encore : des espèces de fous qui paraissent vouloir exploser les limites, pour hurler dans le chaos des formes et du monde, sans cesse changeants à présent.

Dans Je m’appelle Ismaël, ce qu’on aime, c’est qu’on sent l’artiste parler, en effet, à la première personne. Mais il ne parle pas que de lui. Loin de là. Et l’on se demande encore des jours après : « comment fait-il ? comment fait-il pour traduire, comme ça, tout son être intérieur mouvant sur une scène, devant des spectateurs, et pour inclure le monde, dans sa complexité, avec lui ? »

Je m’appelle Ismaël se joue jusqu’au lundi 1er avril au Théâtre de Gennevilliers.

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Visuel : LAZARE_Ismael_©JeanLouisFERNANDEZ_120

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