Théâtre

Incomparable Bérénice de Jean Racine dans une mise en scène de Célie Pauthe à l’Odéon Berthier.

Incomparable Bérénice de Jean Racine dans une mise en scène de Célie Pauthe à l’Odéon Berthier.

16 mai 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Célie Pauthe offre à la grande salle des Ateliers Berthier son Bérénice créée le 24 janvier dernier au CDN de Besançon Franche-Comté. Sa mise en scène fine et tendre devient une nouvelle référence et Mélodie Richard une Bérénice désormais d’anthologie.

 

 

Un universel intemporel.

Célie Pauthe s’explique : Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. Cette action est très fameuse dans l’histoire ; et je l’ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des passions qu’elle y pouvait exciter.

Le décor est intemporel. Dans un salon contemporain semblant émerger du sable, dans un entre-deux entre occident et orient, un homme se recueille. Des voilages tombent des cintres et donnent à l’ensemble l’indispensable pompe d’un palais. Nous sommes chez Titus, l’empereur de Rome, celui qui a soumis le royaume de Judée. Antiochus est cet homme qui se lamente; face au public il vient témoigner de son dépit amoureux. Car lui aussi aime Bérénice. Mounir Margoum est admirable, il interprète un Antiochus à la fois pudique et modeste avec sur son visage serein un persistant sourire qui lui procure une force tranquille, lui qui est sûr de ses sentiments.  Le comédien incarne avec brio tous les aspects et les pensées d’Antochius. Son personnage traversera plusieurs fois et le dépit et l’espoir. Clément Bresson à l’inverse joue un Titus unitaire dans une lamentation continue au long des cinq actes. Il ne rompt jamais. La scène cardinale de rupture avec Bérénice est jouée sous la même octave. Ce choix de direction d’acteur fait la part belle au personnage de Bérénice cependant qu’elle rend le personnage de Titus parfois incompréhensible. Cela ne nuit pas à notre plaisir de spectateur, car Mélodie Richard est une Bérénice extraordinaire, profondément Juive lorsqu’elle casse le verre du mariage ou lorsqu’elle crie sa fureur en hébreu au début du dernier acte (bravo à son répétiteur d’hébreu le comédien Zohar Wexler),  profondément universelle lorsqu’elle chausse sa couronne pour cracher sa colère ou lorsqu’elle quitte ses deux prétendants dans un magistral « Vivez!« . Elle est la diva de la pièce et marque à jamais l’histoire du rôle. Marie Fortuit est la servante, elle incarne une épatante Arsace qui parfois est en peine de créer un duo avec sa maîtresse ou avec Antiochus. Mashad Mokhberi est une très réussie Phénice, rôle pourtant complexe. Avec Hakim Romatif, parfois gauche dans ses déplacements, la troupe parvient à construire un moment de théâtre magnifique, intemporel; les alexandrins nous captent et nous voila  traversés dans l’actuel par la violence des passions.

Un tiers toujours présent garantit le geste et nos réflexions.

Dans le public on n’entend aucune toux, pas un bruit, l’attention est totale. Rome vous voit avec des yeux jaloux, lance Titus à Bérénice. Nous sommes cette Rome. Célie Pauthe alterne le jeu classique des alexandrins clamés face à la salle à une scénographie contemporaine sans ornement sans maniérisme. Entre chaque acte une promenade en video dans les jardins du Luxembourg avec la poésie et la voix de Marguerite Duras. Nous sommes citoyens témoins de cet amour interdit pour des raisons d’État. Nous sommes Marguerite Duras car de son siècle.

Célie Pauthe déploie parfaitement la force de la tragédie construite par le génie de Racine. Bérénice est une pièce de la tierce personne. Elle est un enchevêtrement de duos + 1, de triangles où le tiers, alternativement Antiochus, Arsace, Phénice ou Paulin, observe, soutient, stabilise l’édifice et juge. Hors champ il y a Rome ce tiers qui refuse l’union de Titus avec Bérénice, il y a Duras le tiers qui s’émeut. Et il y a la salle, tiers de la temporalité, de l’actuel. Nous sommes invités dans l’ici et le maintenant à comprendre pour témoigner. C’est magnifique en cela que le geste de Célie Pauthe car dans une immédiateté et une présence est définitivement du théâtre d’excellence.

 

 

Bérénice // de Jean Racine // mise en scène Célie Pauthe // Odéon-Théâtre de l’Europe from Theatre Odeon on Vimeo.

Droits Photos Bérénice © Elizabeth Carecchio

Bérénice
de Jean Racine
mise en scène Célie Pauthe
avec
Clément Bresson, Marie Fortuit, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard et Hakim Romatif

collaboraton artistique Denis Loubaton
assistante à la mise en scène Marie Fortuit
scénographie Guillaume Delaveau
lumières Sébastien Michaud
costumes Anaïs Romand
musique et son Aline Loustalot
vidéo François Weber

accompagné de Césarée (1979), court-métrage de Marguerite Duras
texte et réalisation Marguerite Duras
voix Marguerite Duras
image Pierre Lhomme, Michel Cenet, Eric Dumage
musique Amy Flamer
montage Geneviève Dufour
mixage Geneviève Dufour
mixage et son Dominique Hennequin production Les Films du Losange

du 11 Mai au 10 Juin

durée : 2H25
mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h
relâche le lundi
relâches exceptionnelles les dimanches 13 et 20 maiRécital Mélodie Richard
dimanche 3 juin – 20h

Odéon-Théâtre de l’Europe

Ateliers Berthier 17e
1 rue André Suarès
(angle du boulevard Berthier)
Métro (ligne 13) – RER C Porte de Clichy

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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