Théâtre

Fore ! Un coup de feu tiré dans le chaos

Fore ! Un coup de feu tiré dans le chaos

08 mars 2018 | PAR Christophe Candoni

Créé entre la France et la Californie d’où vient la jeune et cosmopolite troupe d’acteurs que dirige Arnaud Meunier, Fore ! tient en haleine tout en semant le trouble pour refléter la peur confuse que suscite la société actuelle.

Dans cette nouvelle création ambitieuse, se distingue d’abord une écriture singulière et particulièrement véhémente, celle de Aleshea Harris, jeune dramaturge et poétesse, noire, américaine, visiblement déjà bien reconnue dans le paysage théâtral anglophone. Performeuse de spoken word, elle adopte un ton sec et brutal qui bande et muscle ses mots rageurs, volontiers provocateurs et parfois même orduriers, dans un texte touffu, débordant, mais qui sait dire ce qu’il a à dire. Celui-ci s’est directement construit au plateau, à partir d’improvisations des comédiens réunis à l’occasion de workshops entre la France et l’Amérique.

Collectivement, s’est donc inventée une Orestie contemporaine, dans laquelle Oreste, Agamemnon et Clytemnestre deviennent les héros d’une tragédie moderne. Même perte de sens et même errance, mêmes état d’urgence et traumas de guerre. Le spectacle s’ouvre sur la tuerie en public d’une conférencière échaudée contre le système et reconvoque la mémoire sidérée du 11 septembre, du 13 novembre, de Charlie et tous les récents attentats pris comme point de départ à la création qui s’offre comme un miroir des bouleversements du monde.

Des mondes s’opposent autant qu’ils se ressemblent dans la belle scénographie architecturée sur deux étages. Se superposent une famille aisée dans les couleurs pastel d’un petit intérieur chic et confortable, et le monde de puissants déclassés dans un bloc de béton armé et laine de verre apparents aux allures de squat ou de parking. Une violence latente, une soif de pouvoir, une perte des repères, un basculement de l’ordre, un instinct de survie, c’est ce que vivent des personnages habités et complexes nourris de mythologies d’hier comme d’aujourd’hui. Ils sont remarquablement interprétés par des anciens élèves de La Comédie de Saint-Étienne et du California Institute of the Arts (CalArts) associé au Center for New Performances à Los Angeles. Ils jouent tous en anglais, avec  force conviction et détermination.

Réaliste qu’en apparence, Fore ! présente un univers trouble, obscur, perturbé par des figures aussi étranges qu’une sorte d’amazone très odorante et crachant du sang ou bien un parachutiste démuni et mutilé à la recherche d’un abris. La pièce dépeint un monde à la réalité bien palpable mais s’affranchit de la vraisemblance et même de la logique si bien qu’elle multiplie les grilles de lecture possibles. C’est parfois drôle, cruel, souvent grinçant et dérangeant, toujours traversé par la marginalité et la révolte, des thèmes qu’Arnaud Meunier aime porter au plateau. Avec complaisance (parfois) mais une redoutable efficacité, Fore ! remet en cause l’ordre établi, fait péricliter les réflexes rassurants et dit l’urgence d’agir, de provoquer plutôt que se replier, dans un monde hostile et bouleversé.

Photo Myriam Chaplain Riou

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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