Théâtre

[Festival d’Automne] Lupa s’invite à la table de Wittgenstein

[Festival d’Automne] Lupa s’invite à la table de Wittgenstein

15 décembre 2016 | PAR Christophe Candoni

Krystian Lupa présente au Théâtre des Abbesses un Déjeuner chez Wittgenstein d’une facture très classique mais porté par un épatant trio d’acteurs en conclusion du Portrait que lui consacre le Festival d’Automne à Paris.

Créé en 1996 et déjà montré à Paris en 2005, ce Déjeuner chez Wittgenstein passe pour bien classique au regard des travaux plus récents de Lupa qui restitue les enjeux de la pièce dans une respectueuse fidélité du texte. Depuis son adaptation de La Plâtrière, le metteur en scène n’a cessé de porter au plateau les grands textes de Thomas Bernhard, autant ses pièces que ses romans, en développant ainsi une intime connivence intellectuelle avec l’auteur et dramaturge autrichien. Son dernier chef d’oeuvre, Des Arbres à abattre, atteste que Lupa n’a nul besoin de méticuleusement retranscrire à la lettre la littérature bernhardienne pour en délivrer toute la profondeur, l’intelligence, la sensibilité, l’intensité ; au contraire, plus il s’en éloigne, plus il invente, fantasme, extrapole, plus il en est proche.

Son Déjeuner chez Wittgenstein est réellement fort mais il manque au spectacle ce degré d’intervention dramaturgique. De plus, il est, esthétiquement, d’un trop grand bourgeoisisme – un comble chez Lupa – qui gomme la dimension burlesque de la satire féroce et amère mais participe au sentiment d’étouffement qu’éprouvent les personnages prisonniers des pans de murs d’un morne vert émeraude sur lesquels trônent en majesté les ancêtres de la famille même peints sans génie. Des breloques hors d’âge saturent la salle à manger bientôt saccagée par l’outrageant Wittgenstein tout juste revenu au foyer familial après un séjour à l’hôpital psychiatrique de Steinhof. Sa sœur aînée a orchestré l’événement d’une manière impeccable. Avec une attention et une bienveillance excessives, maladives, elle a mis la table comme il aime, a préparé le repas comme il aime, tandis que la cadette mal peignée, pas habillée, portée sur la boisson et les cachets, reste repliée dans ses attitudes névrotiques et comateuses.

Souvent réduites à des êtres épouvantables de perversité et d’égotisme, les sœurs déploient chez Lupa une somme d’humanité fragile et pathétique grâce aux magnifiques Malgorzata Hajewska-Krzysztofik et Agnieszka Mandat qui les interprètent. Wittgenstein, leur frère follement incontrôlable, est aussi impuissant qu’effrayant. Piotr Skiba, qui était aussi bien le double de Bernhard que de Lupa dans l’observateur irascible du dîner artistique foireux des Arbres à abattre, est un monstre d’acteur dont la moindre inflexion de sa voix caverneuse et le plus petit geste sont d’une puissante éloquence. Même dans une forme aussi confinée et compassée, Lupa fait à nouveau entendre, la tension, le vertige, les torpeurs de l’âme de Bernhard, son auteur fétiche.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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