Théâtre

Et au « Milieu » tremble une marionnette… [Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes]

Et au « Milieu » tremble une marionnette… [Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes]

17 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans cette édition du Festival Mondial des Théâtres de Marionnette, l’un des artistes « fil rouge » est Renaud Herbin, dont nous avons vu le spectacle Milieu. Une marionnette à fils gracile, un castelet réinventé, une manipulation d’une rare précision, un lit de sable noir lentement submergé par une eau de la même couleur. La marionnette lutte pour s’échapper, revient inexorablement au centre. C’est lumineux, poétique, grave et beau à la fois, terriblement simple mais immensément prenant. Extraordinaire.

[rating=5]

Une marionnette qui marche sur le sable laisse-t-elle une trace ? Pense-t-elle, quand elle lève la tête vers son manipulateur? Une marionnette peut-elle lutter contre ses fils ? D’où venait-elle, avant de s’éveiller, et où va-t-elle alors qu’elle s’endort ?

Ou encore.

La matière respire-t-elle ? La matière rêve-t-elle ? Quand la matière chante, quel est le son secret de sa voix ? La matière peut-elle mourir, et monte-t-elle alors dans un paradis ?

Milieu, c’est une proposition d’une trompeuse simplicité, infiniment élégante et infiniment délicate, qui poétise le moindre frémissement comme si le dispositif était une chambre d’amplification démesurée. Tellement simple, tellement élégante, qu’elle se prête à un million d’interprétations, et qu’elle se colore d’autant d’émotions. Un geste de beauté suspendu pur, à portée de chacune et de chacun, qui émeut autant qu’il interpèle.

La marionnette semble faite d’os, un petit bonhomme comme revêtu d’un exosquelette, d’une carapace, avec des mains et des pieds hors de proportions – peut-être parce qu’ils sont les interfaces de contact principales avec, justement, la matière ? Un regard un peu triste. Des articulations fragiles. Tellement matériellement autre, en même temps que tellement humain. La manipulation surplombante de Renaud Herbin est d’une finesse absolue, et confère à sa marionnette une délicate gestuelle, la grâce d’un danseur qui ne pèserait pas plus qu’une plume. Cette marionnette peut voler, et pourtant toujours elle retombe sur le sol de sable noir, tandis qu’une eau légèrement mousseuse monte inexorablement entre les grains. Il y a du Sisyphe dans ce corps miniaturisé.

Le castelet est comme un cube évidé, dont on ne verrait que les arêtes. A son faîte, un plafond lumineux, et une plateforme presque entièrement percée d’un immense trou circulaire, d’où Renaud Herbin rivalise d’adresse pour se repositionner sans tomber ni perturber ne serait-ce que d’un frémissement la position de sa marionnette. A la base du cube, un bac empli de ce sable de gros grains noirs, qui recevra d’abord l’empreinte de la marionnette, avant de s’animer de sa vie propre. Le fait qu’il soit posé au début de la nef de l’église Saint Rémi n’est pas étranger à l’intensité sacrée du moment vécu par les spectateurs.

Qui dialogue avec qui ? Est-ce la marionnette avec le sol ? Ou avec celui qui l’anime ? Et celui-là, d’ailleurs, quel est son rôle ?

Sans aucune parole, en 30 minutes, avec une poésie visuelle extraordinaire, sans le moindre superflu, le spectacle fait affleurer les émotions, enfante des questions différentes dans la poitrine de chacun. Si un poète un peu fou avait l’idée de prendre des cours de physique avec un alchimiste, pour ensuite distiller son expérience dans un spectacle de marionnettes, alors le résultat serait sans doute celui-là. Un poème, oui, de matières et de sons et de mouvements, qui parle aux yeux, au coeur et à l’esprit, tout en même temps, en laissant à chacune et à chacun la liberté merveilleuse autant que vertigineuse de composer son propre voayge intérieur.

Et quand finalement la marionnette renonce à se débattre, et que son manipulateur descend pour tirer doucement sur ses fils qui pendent dans l’eau noire, qu’est-il finalement, ce démiurge aux gestes doux ?

Qu’est-ce qu’un homme, et à quoi rêve-t-il ?

Conception et jeu : Renaud Herbin

Espace : Mathias Baudry

Marionnette : Paulo Duarte

Son : Morgan Daguenet

Lumière : Fanny Brushi avec le regard de Fabien Bossard

Construction : Christian Rachner et Philippe Baretti

Régie générale : Thomas Fehr

Collaborations artistiques : Danièle Virlouvet, Aïtor Sanz Juanes, Julika Mayer, Christophe Le Blay

La playlist de la semaine : zombies flamboyants et décalages rigoureux
Goûter à « La Folie de Roméo et Juliette » [Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes]
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *