Théâtre

Avignon OFF, Espace vital, version moderne

Avignon OFF, Espace vital, version moderne

04 juillet 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Entre les Juifs et l’Allemagne, un contentieux ne s’est pas purgé, un divorce se consume encore sans jamais se dissoudre. Existe-t-il une voie pour réparer l’histoire sans la répéter ?

À l’aube du XXIe siècle, pour effacer la honte qui pèse sur le peuple allemand depuis qu’Hitler prononça le mot lebensraum, espace vital, le Chancelier lance une invitation aux Juifs du monde entier à venir vivre en Allemagne, en leur offrant travail et citoyenneté. Le message, porté par les médias aux quatre coins du monde, jette les communautés allemandes et juives dans la confusion. Il y aura une mère de famille américaine, un vieux Juif philosophe, un général, un pro-nazi, un humble père de famille, une adolescente passionnée et tant d’autres…

L’objectif du chancelier Stroiber est de réparer l’histoire. Les six millions de juifs exterminés seront remplacés 70 ans après le génocide par six millions de juifs rassemblés d’à travers le monde.

Dans la fiction d’Horowitz, la caricature antisémite de l’effet d’aubaine de la Shoah est prise au pied de la lettre. Puisque la Shoah serait leur fond de commerce, il imagine une Allemagne où le seul fait d’être juif assure un logement et du travail. Dans cette rhétorique, certains Allemands vont aussi profiter de l’effet d’aubaine et l’on assiste à la résurgence du nazisme. Par voie de conséquence, certains Juifs réintroduits comme martyre chercheront la vengeance. Le cycle est relancé. À chercher à réparer l’histoire, on la répète seulement. Tout devient une impasse.

Au-delà de la Shoah, rupture radicale dans l’histoire du monde et dans le destin de peuple juif, la pièce d’Israël Horovitz tente l’allégorie. L’essentialisation des Juifs, qu’on raccourcit à la Shoah et à Israël n’est pas seulement une fainéantise intellectuelle, elle est aussi une impasse autant pour la victime que pour le bourreau. Dans la pièce, un Juif allemand fuyant le nazisme devient réfugié aux États-Unis, mais chômeur, il se transforme à la faveur de la loi Stroiber,  réfugié économique en Allemagne. L’image du juif apatride, jamais à sa place, est relancée. Derrière se perçoit un signifiant et juif et antisémite, celui du Juif errant, celui de l’exil et du réfugié.

On pense à toutes ces simplifications manichéennes des journaux télévisés sur les conflits actuels. On pense à la simplification si actuelle qui déshumanise les réfugiés, les migrants. On pense à la victimisation, invoquée ici et là comme la solution à une problématique qu’elle crée elle-même.

Horovitz prouve par sa fiction que l’un n’empêche pas l’autre, que l’on n’est pas ou victime ou agresseur, qu’il faut lire entre les lignes, que la simplification sert la barbarie et que ce qui circule le mieux entre tous les hommes reste le piège de l’identification à l’agresseur réel ou présumé.

Le génie de la mise en scène finit de défendre le propos. Nous sommes tous duels. Tous les personnages, plus de 50, sont interprétés par seulement trois comédiens de très grand talent. Ces trois comédiens  se connaissent depuis plus de vingt ans. La scénographie est minutieuse et étonnante. Du coup, nous confondons le nazi qui lit Freud et Wittgenstein avec le Juif docker, l’allemand repentant avec l’allemand néo nazi, le juif avec le non-juif. Horovitz nous convainc: nous sommes tous, à bien des égards, interchangeables. La pièce est un magnifique moment d’équivoque rythmé par l’accent et la musique yiddish,  entre rires et angoisse sombre.

Au bout, il y a eu divorce entre l’Allemagne et les Juifs. Aucun divorce ne se règle par un nouveau mariage. On ne répare pas l’histoire en la réécrivant. On ne répare jamais rien. Il n’y a pas de solution finale ! Seulement, répéter dans toutes les langues et c’est la scène de fin : plus jamais ça.

Espace Vital

avec  Michel Burstin, Bruno Rochette, Sylvie Rolland,

à Présence Pasteur à 12H40

13, rue du Pont Trouca 84000 Avignon.

 

Infos pratiques

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