Théâtre

« Entre » les frontières, ou les limbes du monde globalisé

« Entre » les frontières, ou les limbes du monde globalisé

17 octobre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 16 au 20 ocotbre le Théâtre l’Echangeur à Bagnolet (93) accueille le spectacle Entre de la compagnie Les Singuliers. Mise en scène par Vincent Berhault, cette proposition superpose des saynètes permettant de saisir ce qui se joue à ces frontières très policées que sont les zones de transit des aéroports. En mêlant les langages de la danse, du théâtre, de l’acrobatie, de la musique live, Entre offre une approche complexe mais immédiatement sensible de l’absurdité et des contradictions d’un contrôle aux ramifications kafkaïennes.

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L’un des plus saisissants paradoxes du monde moderne, qui n’en est pas avare, est la double injonction à l’ultra-mobilité et à l’hyper-protection. Ce qui est sensible à l’échelle de nos vies individuelles est encore plus flagrant aux frontières: sur une planète où les marchandises voyagent plus facilement que les humains, les chanceux écument la planète et ne font que traverser les aéroports, tandis que les malheureux s’y heurtent à des murailles infranchissables.

Entre, de ce point de vue, amène, par un détour malin et souvent comique, à aborder des questions, où à prendre au moins conscience de réalités, qui sont tout-à-fait essentielles. Sans dogmatisme aucun, le spectacle rend ainsi sensible tout le tragique qui peut se nouer dans ces lieux de passage qui peuvent aussi bien devenir des cercueils aux larges baies vitrées.

Une proposition de narration est faite rapidement, même si c’est une scène dépeignant un frénétique ballet de passagers qui ouvre le spectacle. L’histoire est celle d’un homme, Merhan Karimi Nasseri, un Iranien qui est vraiment resté emmuré 16 ans entre les parois du Terminal 1 de Roissy, dans l’attente dans l’attente des papiers qui pourraient le délivrer des limbes administratives desquelles il était prisonnier. Ce témoignage du migrant ordinaire, pas celui qui fuit un génocide mais celui qui nous ressemble de façon troublante, n’en est que plus percutant. L’interprétation du personnage est magistralement portée par Barthélémy Goutet, qui arrive à lui donner à la fois dignité et fragilité, et réussit le tour de force à effacer peu à peu, dans son attitude, ce qui fait sa personnalité, à mesure que le personnage se dissout dans le milieu artificiel où on le maintient.

Mais Entre n’est pas principalement, en tous cas pas seulement, une proposition de théâtre. Avec une grande intelligence, ce lieu de contrainte extraordinaire des corps qu’est l’aéroport est traduit sur scène, avant tout, par un travail de danse et d’acrobaties. Cela peut donner lieu à des scènes parfaitement absurdes où la circulation des comédiens au plateau est régimentée de façon illogique autant qu’anarchique par un membre du personnel sûr de son autorité. Cela va jusqu’à explorer cette zone où la danse et les arts martiaux se touchent, où la fluidité des mouvement de l’aïkido peut se confondre avec le corps-à-corps du danseur, pour mieux traduire cette situation où l’individu, traversant un des endroits les plus sécurisés et aseptisés de la planète, est cependant sous l’étroite surveillance de professionnels constamment prêts à user de la force.

L’écriture du spectacle est donc complexe, et joue sur de nombreux tableaux parralèles, qu’elle arrive à joindre pour rendre palpables les enjeux du lieu-sujet. Narration et figuration physique cohabitent donc. Les registres employés, qui vont du tragique, dans le cas de Merhan Karimi Nasseri, au comique burlesque, évitent le ronronnement et transportent le spectateur de surprise en surprise. Le réalisme côtoie l’absurde – sans, d’ailleurs, on ne puisse vraiment toujours distinguer ce qui est vrai de ce qui est purement inventé.

Les quatre interprètes en scène sont plutôt irréprochables. Barthélémy Goutet, presque constamment paumé et fragile, passe du pathétique au comique en un clin d’oeil. Xavier Kim propose un vocabulaire corporel très riche, quelque part entre danse et arts martiaux, et apporte une grande énergie à l’ensemble. Grégory Kamoun tire le langage chorégraphique vers l’acrobatie au sol, sa figuration du parcours d’un migrant par des traits dansés à la craie sur le plateau est particulièrement belle. Toma Roche s’amuse manifestement de tous les rôles qu’il incarne, et culmine dans des personnages absurdement autoritaires dont le moins réussi n’est pas le formateur d’agents de sécurité – une scène d’anthologie.

Toute cette énergie est servie par une scénographie simple et très modulable. De grands panneaux transluscides peuvent être bougés pour créer des murs, des fonds, des espaces. Des potelets permettent de créer des circulations, de figurer des espaces clôts et les barrières qui sont l’essence des lieux aéroportuaires. Au fond à cour, deux rangées de 3 fauteuils de salle d’attente permettent des scènes plus réalistes.

La lumière est intelligemment utilisée pour découper les espaces, créer les ambiances. L’accompagnement sonore est produit en direct par Benjamin Colin, qui crée une vraie dramaturgie musicale autour du jeu des quatre interprètes au plateau, quand il n’intervient pas directement par des annonces au micro.

L’ensemble est vif, équilibré, et amène sans dogme ni bavardage inutile à sentir quelques-uns des enjeux qui se jouent, quelques-uns des destins qui se nouent, dans ces temples modernes de l’hyper-connectivité, de l’hyper-comsommation et de l’hyper-déplacement. Des temples contre lesquels des humains viennent se fracasser, au sein desquels d’autres sont enfermés pour des raisons absurdes, par le biais desquels d’autres encore sont éloignés le plus loin possible du lieu qu’ils avaient espérer rejoindre.

Face à cette richesse de propositions et de figurations, on est tout de même, parfois, un peu perdu. Toutes les scènes ne font pas nécessairement sens. Et, à l’inverse, tous les enjeux qui auraient pu se déployer là ne sont pas nécessairement bien explorés, ce qui, étant donné la complexité du sujet, ne doit par surprendre. Aussi a-t-on envie de suggérer que le spectacle serait encore meilleur s’il était un peu resserré, débarrassé de ses petites longueurs.

C’est, en tout état de cause, une belle proposition de spectacle hétérogène, un beau métissage de techniques au service d’un projet nécessaire et intelligent.


Auteur et metteur en scène: Vincent Berhault

Une partie de l’écriture du spectacle résulte d’une recherche au plateau, les interprètes sont donc tous également inscrits comme auteurs au répertoire.

Avec: Barthélémy Goutet, Benjamin Colin, Grégory Kamoun, Toma Roche et Xavier Kim.

Composition musicale: Benjamin Colin

Contribution à l’écriture : Cédric Parizot – Anthropologue du politque

Costumes: Barthélémy Goutet

Création lumière: Benoit Aubry

Construction décor : Plug In Circus

Photos: (c) Christophe Raynaud de Lage

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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