Théâtre

Un enthousiasmant Marivaux par Benoit Lambert  à l’Aquarium

Un enthousiasmant Marivaux par Benoit Lambert à l’Aquarium

29 septembre 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Benoit Lambert propose avec Le jeu de l’amour et du Hasard de Marivaux au Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes, une création qu’il a porté depuis 2017, associé au Centre Dramatique de Dijon et à l’Ecole régionale d’Acteurs de Cannes et Marseille. Le passage  parisien de cette pièce mature et remarquable  est à ne pas manquer.

Le public s’installe et découvre le décor invraisemblable et splendide. Le vaste plateau de la grande salle de l’Aquarium est transformé en une propriété de maitres. Nous sommes en 1730 et la noblesse du 18e est encore arrogante. À coeur, une longue rangée de tables anciennes ornées de livres de maquettes de vases ou d’animaux empaillées, et à jardin un jardin d’un vert orgueilleux et boisé d’arbres variés. Le texte de Pierre Carlet de Chambiain de Marivaux y trouve naturellement domicile. Ce décor est magnétisant et  la tentation est grande de quitter temporairement la salle pour descendre sur le plateau et se promener entre l’arboretum et le cabinet de curiosités du riche Orgon.

Orgon –Roger Angebaud lui prête sa belle voix et son solide talent-  lance l’intrigue. Il lit la lettre du père de son futur gendre. Dorante et Arlequin sont en route pour la demeure d’Orgon. Dorante est promis à Sylvia la fille d’Orgon tandis que son valet doit recevoir la main de Lisette, servante de Sylvia. Les quatre adolescents ont leur  destinée scellée par ces arrangements. Or par cette lettre le père de Dorante avertit Orgon : pour connaître l’authenticité des sentiments de Sylvia Dorante viendra déguisé en son valet Arlequin qui lui jouera à Dorante.  Orgon rit déjà de l’imposture -le public avec lui-  d’autant que Sylvia a inventé le même stratagème avec sa servante Lisette. La mécanique est lancée. Afin de percer la vérité affective de l’autre, il sera inventé non un léger faux semblant, mais une absolue imposture qui fonctionnera comme un piège sous nos yeux ravis autant de l’entreprise que de sa banqueroute. Le spectacle est lui aussi absolu. La mise en scène, la musique et le jeu des acteurs accompagnent et dynamisent l’effet comique du texte. Roger Angebaud en Orgon père amusé est notre représentant sur scène. Il s’amuse par avance des quiproquos.  Étienne Grebot, Mario le fils ajoute sa puissance comique. Rosalie Comby, Lisette est merveilleuse dans un personnage volontaire et en même au bord du désespoir. Antoine Vincenot joue un Dorante hilarant au bord de l’hystérie tandis que Malo Martin crée un Arlequin aussi gauche que malicieux. Édith Mailaender, comédienne d’exception défend magnifiquement le rôle épais de Sylvia. Elle signe deux des plus belles scènes de la pièce. Elle aura su figurer avec panache l’essence de la pièce qui est l’équivoque et l’incertitude.  Elle conclut de constituer une équipe à l’irréelle puissance comique. Nous passons 1h40 comme une minute et le public applaudit, rit, pouffe, soupire bruyamment d’émotion amoureuse, en un mot s’abandonne au texte.

Pour ce plaisir du texte et du jeu la pièce est un incontournable de ce début de saison. Elle l’est aussi parce que Benoit Lambert, pourtant habitué aux textes moins médiés de Begaudeau, nous fait entendre le sens primal et ambivalent de l’intrigue imaginée par Marivaux. Orgon est cruel et nous le sommes avec lui de s’amuser de la supercherie. Le mépris des maitres pour les valets, des valets pour les maitres fabrique entre les deux mondes cette digue qui se fissure devant nous. La révolution francaise n’est pas loin. Benoit Lambert restitue cette tension sociale rude en même temps qu’il nous offre un joyeux et hilarant vaudeville. Sa pièce devient la nouvelle référence de l’oeuvre.

Le Jeu de l’amour et du hasard.

de Marivaux

Mise en scène Benot Lambert

du 26 septembre au 21 Octobre 2018

Théâtre de l’Aquarium

La Cartoucherie de Vincennes.

Crédits Photos : Vincent Arbelet

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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