Théâtre
« En attendant Godot » par Laurent Vacher : joyeuse histoire de corps où rôde la mort

« En attendant Godot » par Laurent Vacher : joyeuse histoire de corps où rôde la mort

13 décembre 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Comme d’habitude, ils attendent, les deux vagabonds de la pièce de Samuel Beckett. On ne sait pas trop quoi. Mais est-ce important ? Mieux vaut se laisser porter par la mise en scène de Laurent Vacher, par son traitement pas distancié des didascalies, par son décor inspiré, et par ses formidables interprètes. Car tout ce petit monde, malgré quelques pertes de rythme, nous propose l’essentiel, sur cette pièce : une histoire.

[rating=4]

En attendant Godot Vacher 3Ce soir, sur la scène d’En attendant Godot, l’arbre, le fameux, l’éternel, n’est pas là. C’est un poteau électrique qui le remplace. Vladimir et Estragon sont donc à ses pieds, avec leurs vieux chapeaux melon, leurs vestes usées, et leurs chemises qui dépassent. Des clochards d’aujourd’hui, qui attendent d’être sauvés ? Peut-être. Ne nous arrêtons pas à cette image. Ce qui est sûr, c’est que dans le coin en béton où se déroule la pièce, la mort rôde, malgré le soleil qui brille. Car Pozzo, l’homme violent, qui passe quelques scènes plus tard, arbore un costume qui, bien que plus neuf, ressemble étrangement à ceux du duo vedette…. Et Lucky, l’esclave qu’il tient au bout d’une corde ? Tout de blanc vêtu, il apparaît comme un sauveur. Un Christ monstrueux, bedonnant, caquetant…

Cette mise en scène de Laurent Vacher fait s’exprimer les corps. Vladimir, au départ, est obsédé par son problème urinaire plus que de raison, et le fait savoir à coups de cris et de dos courbé. Dans le deuxième acte, il apparaîtra sautillant, à l’aise dans ses vieilles chaussures, effectuant à l’occasion des danses endiablées. Comme si Lucky lui avait ouvert les yeux, avec sa célèbre tirade réflexive… Le contraste est beau. Vladimir apparaît, encore une fois, comme le personnage central de l’action. Antoine Mathieu l’incarne merveilleusement, passant d’un jeu très physique à l’émotion toute nue, dans la fameuse tirade où il prédit son destin… Les autres protagonistes l’accompagnent, poussant leurs mouvements jusqu’à l’excès, jusqu’au gag. Les passages qui atteignent à la chorégraphie, réglés par Farid Berki, font rire. Tout simplement parce qu’ils se fondent sur des sentiments humains.

En attendant Godot Vacher 4Que nous peint-il, ce Godot-là, en fin de compte ? Peut-être plusieurs choses à la fois. On y voit, en tout cas, la lutte de Vladimir contre un temps qui passe et dévore tout. Un temps qui le rend peu à peu invisible… L’entrée et la sortie du Garçon (Heidi Zada et ses inquiétants chuchotements), seraient-elles pour quelque chose dans cette impression ?… La mise en scène de Laurent Vacher, malgré quelques chutes de rythme, qui rendent deux trois scènes trop longues, apporte en tout cas quelque chose, au sens où elle se fonde sur les nombreuses didascalies du texte pour raconter l’histoire. Et pas pour peindre un constat. On s’accroche donc aux personnages : Estragon, joué par un Pierre Hiessler magnifiquement naturel ; Lucky, incarné par Jean-Claude Leguay, grand technicien, très libre ; et Pozzo, auquel Luc-Antoine Diquéro prête une figure tantôt sardonique, tantôt tragique. Sublimement et immuablement triste. Résultat : on ne regarde pas un monde absurde se délier. On éprouve des sentiments. Magie de Samuel Beckett, et de ceux qui savent le faire chanter.

 

Avant sa présentation, du 13 au 24 janvier 2015, à Clamart (Théâtre Jean-Arp), En attendant Godot sera visible à Chaumont le 16 décembre (au Nouveau Relax), et à Jouy-le-Moutier les 18 et 19 décembre (au Théâtre municipal).

En attendant Godot, de Samuel Beckett. Mise en scène de Laurent Vacher. Avec Luc-Antoine Diquéro, Pierre Hiessler, Jean-Claude Leguay, Antoine Mathieu, Heidi Zada. Travail chorégraphique : Farid Berki. Scénographie : Jean-Baptiste Bellon (assisté de Guillemine Burin des Rosiers). Lumières : Victor Egéa. Costumes : Marie Odin. Assistante à la mise en scène : Charlotte Lagrange. Maquillage + perruques : Catherine Saint Sever. Durée : 2h15.

Visuel : © Christophe Raynaud de Lage

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