Théâtre

Emmanuel Meirieu adapte Sorj Chalandon pour la scène des Bouffes du Nord

Emmanuel Meirieu adapte Sorj Chalandon pour la scène des Bouffes du Nord

05 décembre 2013 | PAR Melissa Chemam

Mon traître forme avec De beaux lendemains – présenté aux Bouffes du Nord en juin 2011 –, un diptyque, une suite sur le deuil impossible : après celui des quatorze enfants tués dans un accident de bus scolaire, chez Russel Banks, celui – tout aussi impossible – de l’ami qui vous a trahi dans un combat pourtant déchirant, la Guerre d’Irlande du Nord dont s’est emparé Sorj Chalandon. Les deux textes se veulent une « oraison funèbre », un « rite funéraire » entre la mort et le souvenir que la vie doit continuer.

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C’est le soir de la première. Déchirant la pénombre, un faisceau de lumière claire, nocturne, plus brouillon de brouillard que rayon lunaire, et au sol, un corps allongé, recouvert d’une couverture. Une voix d’enfant raconte un conte qui n’en est pas un : il était une fois une jolie princesse qui vivait heureuse dans un château, avec son prince… Mais quand l’histoire commence trop bien, il faut s’attendre au pire, semble dire la voix tremblante, apeurée. Et à chaque naissance d’un enfant, des blocs de pierre se détachent de leur château, emportant un peu de leur insouciance, jusqu’au chaos… Une fable à l’envers, qui prédit cette histoire qui va nous être contée sur scène.

Emmanuel Meirieu est un méticuleux du texte. Sa représentation tirée des Beaux Lendemains de Russel Banks était un trésor de précisions et de sensibilité, recentré sur quelques personnages réincarnés, et sur l’art du récit, un art d’autant plus juste qu’il s’agissait de reconstituer les faits d’un accident de bus scolaire qui plonge toute une communauté dans le chaos. Son spectacle adapté de deux romans de l’écrivain et journaliste Sorj Chalandon, Mon Traître et Retour à Killybegs, fonctionnent sur le même procédé. Le théâtre l’annonce d’ailleurs comme la suite du diptyque entamé par De Beaux Lendemains. Ici, le premier narrateur nous emmène en Irlande du Nord. Antoine, le petit Français, est un des meilleurs amis de Tyrone Meehan, héros de l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise, qu’il connaissait et aimait depuis des années. Mais lui, son fils, sa femme, découvrent que le héros était en fait devenu un agent des ennemis, les Britanniques. Alors qu’Antoine nous raconte comment l’amitié est bafouée par la trahison, son fils nous racontera ensuite comment la morale et la confiance volée font souffrir plus que la mort elle-même… Et enfin, bien sûr, dans une longue troisième partie, c’est le fantôme de Tyrone qui racontera… l’inracontable.

Dans cette pénombre à peine éclairée de brume, sur une scène de théâtre, c’est toute la guerre fratricide, infigurable, innommable, qui nous rend visite avec ses fantômes, des prisons britanniques, où les prisonniers qui se veulent politiques refusent tout le peu de dignité qu’accorde le statut de prisonnier de droit commun aux champs de batailles où meurent les héros et naissent les coupables. Et sur la tête de Tyrone planent incessamment les souvenirs qui font de la vie de guerrier un traumatisme, les cris d’une mère, la petite sœur sauvée des attaques et descentes de police, le départ d’un frère, la mort du héros, la faute, le meurtre, le sang et le choix de la trahison, et toutes les peurs d’un enfant qui grandit au milieu d’une guerre.

La salle garde un silence lourd et de mise pour cette première. Le texte est dur, sublime, l’interprétation grandiose. Mais ne subsiste aucune lumière…

Visuels : Mon Traître / Emmanuel Meirieu / Sorj Chalandon © Mario Del Curto

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