Théâtre

De la mise en pièce à la mise en scène : un pas franchi avec brio par Vincent Dupont

De la mise en pièce à la mise en scène : un pas franchi avec brio par Vincent Dupont

19 novembre 2016 | PAR Marianne Fougere

Dans Mettre en pièce(s), le jeune chorégraphe sonde le gouffre qui, parfois, sépare les mots des actes. Une ode à la violence poétique.

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Il est des créations qui mettent le travail du critique à l’épreuve. Comment, en effet, transcrire en mots et en phrases une pièce qui se refuse à nous raconter une histoire ? Comment faire part d’une expérience quand tout semble être fait pour retenir le spectateur en otage ? Comment décrire ce que l’on a vu et entendu quand nous est faite la promesse de voir ce que l’on n’a jamais entendu et d’entendre ce que l’on a jamais vu ? Comment rester bon public quand les dernières minutes du spectacle n’ont été que vociférations et jets d’insultes à l’égard de ces enculés de sales théâtreux ?!

Désorienté, le critique que nous sommes espérerait peut-être pouvoir s’en remettre à ses cinq sens. Mais ce serait peine perdue, puisque Vincent Dupont se plaît, pour chacune de ses créations, à recréer un sensorium concurrent au sein duquel gestes, voix, lumière et son œuvrent étroitement à « reconfigurer le partage du sensible » (Jacques Rancière) pour donner à voir ce qui était jusqu’alors invisible.

Pièces pour six danseurs, Mettre en pièce(s), explore la violence de l’engagement qu’implique tout acte. Surplombés par une pluie de sphères noires mouvantes, les interprètes se plient à une série de variations et de répétitions pour, individuellement, réinventer leurs propres rituels. Mi-grognement mi-gémissement, à la limite du dicible et de la transe, la poétique gestuelle que déploie Dupont tente une expérience capable de permettre aux interprètes « de sortir d’un lieu de leurs propres corps » et, aux spectateurs, de leur zone de confort. Il ne s’agit pas de représenter, mais d’insister pour que, sans arrières-pensées ni idées préconçues, s’affirme une présence. Celle des danseurs, d’abord ; celle des spectateurs, ensuite ; celle de l’acte dansé enfin, un acte qui échappe à toute capture d’image.

Ainsi, certains auront vu – ou cru voir – dans le morbide dernier acte un clin d’œil à Star Wars, d’autres auront confondu telle scène avec les vidéos de propagande de Daesh qui, désormais tristement célèbres, mettent en scène des décapitations, d’autres encore n’auront senti dans ce foutoir que le parfum nauséabond d’un scandaleux Outrage au public – pour le dire poliment et emprunter son titre à Peter Handke. Libre à chacun de se faire sa propre idée ; libre à tous de se sentir floués ou profondément concernés. Dans le creux des dispositifs dramaturgique et scénographique, une certitude cependant jaillit : celle d’être convié à un transport, à cette « visite par l’imagination » (Hannah Arendt) qui nous autorise à habiter poétiquement le monde et nous invite, peut-être bien malgré nous, à porter sur lui un regard politique.

Distribution
Conception : Vincent Dupont / Danse : Clément Aubert, Raphaël Dupin, Ariane Guitton, Nanyadji Ka-Gara, Aline Landreau, Nele Suisalu / Texte : Outrage au public de Peter Handke (extraits) – traduction Jean Torrent / Son : Maxime Fabre / Lumière : Yves Godin / Dispositif scénique : Vincent Dupont, Sylvain Giraudeau / Construction décor : Sylvain Giraudeau, Jean-Christophe Minart, Adèle Perwuelz / Conception costumes : Éric Martin / Réalisation costumes : Laurence Alquier, François Blaizot / Travail de la voix : Valérie Joly / Collaboration artistique : Myriam Lebreton

Créé en octobre 2016 au Théâtre La Vignette (Montpellier), le spectacle a reçu le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings.

Visuel : © Marc Domage

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