Théâtre
Au théâtre de l’Odeon: la tomographie du psychisme romantique et faustien de « Cyrano de Bergerac »

Au théâtre de l’Odeon: la tomographie du psychisme romantique et faustien de « Cyrano de Bergerac »

13 mai 2014 | PAR Carlos Dominguez-Lloret

Le Cyrano de Bergerac de Dominique de Pitoiset est un héros dont le délire a lieu dans le confinement d’un asile. A partir de ce « non-lieu » s’expose le paradoxe de ce Cyrano postmoderne.

L’adaptation de la pièce d’Edmond Rostand par Dominique Pitoiset est interprétée sur les planches par Philippe Torreton. Il faut bien dire que la mise en scène de ce Cyrano contemporain est une belle audace et que malgré son succès, les critiques agacées n’ont pas manquées. Pitoiset a situé la pièce de Rostand dans un seul lieu, un hôpital psychiatrique. Nous sortons ainsi du XVIIème siècle pour bien entrer dans une ambiance de délire postmoderne, tout en gardant les alexandrins de la pièce originale. Grâce à la magnifique interprétation de Torreton nous sommes devant un Cyrano que nous n’avons jamais vu.

L’adaptation de Pitoiset a lieu au XXIème siècle. La Preuve ? Un Jukebox qui fait partie du décor joue des morceaux de Queen, Elton John et de Bashung. Mais aussi, la fameuse scène du balcon où Cyrano souffle à Christian les mots qui rendent Roxanne folle d’amour, est reprise par le caractère virtuel de notre époque: La scène s’achève à travers des écrans d’ordinateurs.

Sur scène, les personnages de Pitoiset sont frappés par une lumière froide et trop institutionnelle, comme si elle était au point d’étouffer leur humanité. Cette lumière les inonde et montre les déchirures de leurs corps, de leurs gestes et de leurs esprits troublés. La scène est envahie par cet éclat fatigant, comme s’il pouvait aveugler la raison des personnages. Froideur lumineuse qui ne les quitte jamais, qui les exhibe à nos yeux comme si nous étions des juges moqueurs, des vrais cyniques. Cependant, les vers du Cyrano interprétés par Torreton s’érigent en dessus de l’ambiance d’enfermement clinique construite par Pitoiset, et tout à coup tout devient plus humain. Dans cet univers, le délire se trouve contenu, latent, en attendant dans les coins de l’asile psychiatrique ou de ce qui pourrait représenter aussi le psychisme troublé de cet Cyrano postmoderne.

Dans cette nouvelle mise en scène, les personnages de la pièce pourraient faire écho aux démons qui rongent l’esprit de Cyrano de Bergerac. Le décor est simple et toujours le même. L’hôpital psychiatrique dans lequel le héros se trouve enfermé, n’est peut être que les quatre murs qui entourent sa raison: parfois lucide dans le maniement de la parole et de l’épée, parfois aliénée dans le désespoir de l’amour non réciproque. Derrière les personnages une porte hospitalière, à travers laquelle toutes les obsessions et tous les démons du héros font leur parade inutile.

Il faut bien dire que le héros de Pitoiset délire dans la chair d’un homme de nos jours. Son Cyrano peut être considéré comme un cas clinique aujourd’hui. Dans la pièce, cet homme habite le « non-lieu » qui s’érige entre le dehors et le dedans d’un être, que par sa laideur, est jeté aux marges de la société contemporaine. Même les individus les plus fous et miséreux se moquent de ce poète à l’esprit vif, avec du « panache », mais qui porte le poids d’une malformation sur son visage.

Le corps de ce Cyrano postmoderne fait partie de son drame: son psychisme souffre et son âme erre, mais ses vers se lèvent au dessus des circonstances, de l’enfermement hospitalière, et du désespoir de l’amour non partagé par Roxane. Par sa parole, le héros incarné par Torreton est placé au dessus de la bataille inutile qui se livre entre les murs aseptisés de son délire. Ainsi le Cyrano de Pitoiset fait figure de guerrier et de prophète. Dans les deux cas, des exilés du monde postmoderne et  locataires des « non-lieux »: l’un habite la guerre stérile et l’autre habite la frontière qui sépare la lucidité de la vision poétique.

Entre ces deux « non-lieux » se partage l’esprit de ce nouveau Cyrano de Bergerac. Mais il est aussi ancré à l’endroit réservé aux aliénés de notre temps, l’hôpital psychiatrique. Lieu pour ceux qui parfois ont eu le courage de rêver d’avantage et qui par conséquent ne rêvent plus. Cependant, le héros de Pitoiset ose rêver jusqu’à la fin pour devenir cet homme « qui fut tout et qui ne fut rien ».

Il reste à nous demander si la pièce se tient vraiment dans un asile, ou si nous sommes en présence d’une magistrale tomographie du psychisme romantique et faustien de Cyrano de Bergerac?

Cyrano de Bergerac au théâtre de l’Odéon avec Jean-Michel Balthazar, Adrien Cauchetier, Antoine Cholet, Nicolas Chupin, Patrice Costa, Gilles Fisseau, Jean-François Lapalus, Daniel Martin, Bruno Ouzeau, Philippe Torreton, Martine Vandeville, Maud Wyler. 2h40min.

Photos © Brigitte Enguérand

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