Théâtre

« Les Créanciers » de Strindberg possédés par le  frisson du mépris au Studio-Théâtre de la Comédie française.

« Les Créanciers » de Strindberg possédés par le frisson du mépris au Studio-Théâtre de la Comédie française.

01 juin 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Anne Kessler propose une lecture intelligente et actuelle de la pièce Les Créanciers de August Strindberg au Studio-Théâtre de la Comédie Française. Elle est aidée par un casting talentueux dont un Didier Sandre bluffant.

 

Une pièce  glaçante sous forme d’une expérience de laboratoire enchâssée.

Une jolie tenture pend des cintres, un grand drap en lin lavé qui occulte le plateau. Sur cette toile est projeté un dessin graphique animé; une voix de femme raconte qu’un homme s’enfonce dans la tristesse et que cet homme saigne. Le rideau se retire dans un joli mouvement de dévoilement et au dessous de ce dévoilement une intrigue à la Pinter sur un trio amoureux nous fait traverser le dépit amoureux, l’emprise rageuse, la cruauté des êtres, le triolisme, l’inceste et la jalousie.

Le voile se retire sur un homme prodiguant des conseils à un autre homme, qui semble être son ami. Gustaf, Didier Sandre, réconforte son ami neurasthénique Adolf, Sébastien Pouderoux. Celui-ci souffre d’une épouse sadisante qu’il aime d’un amour destructeur.  Je ne sais plus si je suis elle ou si elle est moi. Cette femme Tekla, Adeline d’Hermy avait épousé en première noce Gustaf. Adolf n’en sait rien et  ne comprendra que trop tard que Gustaf vient ce jour-là pour régler ses comptes.

Dans un décor hors le temps et sans géographie, Anne Kessler met en scène cette histoire sous la forme d’une expérimentation de laboratoire. Elle attrape la mécanique telle que l’a pensée August Strindberg, une expérience de psychologie où l’auteur, qui a souffert de ses relations amoureuses, imagine dans une fiction (névrotique?) la  vengeance d’un homme abandonné; il veut vérifier, c’est son rêve, que cela est possible. Strinberg est présent sur le plateau sous forme de bruits erratiques, parfois tendres, parfois graves ou inquiétants; il est présent aussi par le symbole de deux béquilles anglaises adossées à un mur.

Ecrivons le: Didier Sandre est absolument admirable dans une incarnation délicatement décalée  au coeur d’une partition triplement enchâssée. Il joue Gustaf le personnage qui expérimente la vengeance, il est aussi le Gustaf alias Strindberg de l’expérience rêvée par l’auteur (qui a connu trois mariages plutôt malheureux dont celui avec la divorcée du baron Carl Gustaf von Wrangel)  et enfin il est notre Gustaf dans l’expérimentation mise en scène chaque soir par Anne Kessler.

C’est étrange, mais j’ai parfois l’impression qu’ elle n’existe pas en dehors de moi, qu’elle est une partie de moi-même, un viscère qui aurait absorbé ma volonté, ma joie de vivre ; il me semble avoir déposé en elle le nœud vital dont parle l’anatomie.

Toute créance ne fait pas dette, sauf du mépris.  

La critique du patriarcat et la misogynie de Strindberg ont perdu de leur actualité; aussi chez Kessler ils ne sont qu’un effet de bord, et d’humour. Le propos de Anne Kessler est de rendre compte de ce que le mépris génère du ratage. La vengeance voulue par Gustaf se nourrit d’une créance qu’il exhibe à son ex-femme. Mais les créanciers sont pluriels. Tekla elle-même, merveilleuse Adeline d’Hermy qui joue une niaiserie de faux semblant n’en finit pas de réclamer son dû. À Adolf aussi, Gustaf demande vengeance. Seul celui-là ne semble rien vouloir. Sébastien Pouderoux interprète avec force un amoureux sans créance et ceci expliquant cela, sans érotisme. Il se joue entre les personnages durant 1h20 captivantes, un jeu de dupes alimenté par le mépris qui circule et nourri par l’amour qui se censure. Le final donnera le dernier point d’arrêt à cette couture noire des relations amoureuses. Après que l’on eut entendu le magnifique texte de August Strindberg sur l’amour, sur le mépris et sur nous.

Une  pièce frisson à ne pas rater.

 

(Signalons que la gréve des machinistes de la salle Richelieu empêche les changements de décor mais non les représentations car l’essentiel demeure : le texte et les comédiens.)

 

 

LES CRÉANCIERS d’August Strindberg

Mise en scène Anne Kessler

du 31 mai au  8 juillet 2018

durée estimée 1h20

Adaptation Guy Zilberstein

Traduction Alain Zilberstein

Scénographie Gilles Taschet

Costumes Bernadette Villard

Lumières Éric Dumas

Son mme miniature

Avec

Adeline d’Hermy Tekla

Sébastien Pouderoux Adolf

Didier Sandre Gustaf

Crédits Photos Brigitte Enguérand

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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