Théâtre

[CDLR] « Je m’appelle », la litanie des damnés de la terre

[CDLR] « Je m’appelle », la litanie des damnés de la terre

22 juillet 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Je m’appelle de Garniouze Inc. est un spectacle de théâtre de rue sombre et puissant, porté avec une intensité incroyable par Christophe Lafargue. Il donne à entendre la litanie des souffrances des guerres du siècle dernier, celle des canons et celle de l’économie, et donne la parole à ceux qu’elles ont brisés. Série d’histoires qui s’enchâssent pour faire Histoire. Un texte âpre et exigeant, porté par un acteur exceptionnel. Encore dimanche au festival Chalon Dans La Rue, pastille 42.
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Certains déclament comme d’autres tentent de lancer au visage de l’injustice des coups de poing rageurs, ceux qui disent l’impuissance de celui qui frappe. Certains utilisent leurs mots comme des uppercuts. Certains, ceux qui ont une plume, ceux qui ont une voix, les prêtent aux autres, ceux qui n’en ont pas, parce que leur dignité d’hommes commande de dire leur nom, et de dire leur histoire.

Je m’appelle, c’est d’abord un texte éponyme d’Enzo Cormann. Ecrit d’une plume dense et rageuse. Un texte fouillé, nerveux, un matériau sensible mais brut et âpre, comme la réalité à laquelle il se confronte. Celle des pas-entendus, des mal-vus, des pauvres et des mal équipés, de ceux qui subissent sans aucune autre option.

De ces mots, Christophe Lafargue de la cie Garniouze Inc. a choisi de faire un spectacle de rue. Evidemment de rue. Brut et âpre lui aussi, sans faire de concessions, ni à l’urgence du propos, ni à l’extrême difficulté d’incarner le texte, et de le porter, seul en scène, mais accompagné par une mise en image de grande beauté, qui défile sur une sorte de smartphone géant dressé derrière lui. Un morceau de bravoure, tendu de bout en bout, qui ne souffre aucun relâchement, aucune fausse note de la part de celui qui l’offre à l’auditoire, sous peine de désamorcer l’envoûtement qui gagne peu à peu le public. Il n’y a ni complaisance ni apitoiement, dans la façon dont Christophe Lafargue délivre le texte. Pas une once d’ironie. Il n’offre aucune solution facile, aucun deus ex machina, aucune résolution, parce que l’électrochoc est à ce prix.

C’est un spectacle coup-de-gueule, un spectacle coup-de-poing. Salvateur. C’est dur à entendre. Mais c’est donné avec la générosité qu’il faut, et c’est une vérité qu’on ne peut toujours emmurer. « La liberté n’existe que pour ceux qui te la vendent », dit l’un des nombreux personnages de cette galerie fouillée. Ils sont tous là, les SDF, les héroïnomanes, les ouvriers brisés, les grévistes blessés, les multirécidivistes qui ne voient aucune issue et choisissent de poursuivre leur course infernale le long de leur parcours de vie cabossé.

On dira que les spectacles qui disent les violences policières, la surveillance généralisée, l’égotisme aveugle de la société de consommation, la classe ouvrière qui souffre et se débat, tout ça noir noir noir, c’est déjà fait, c’est déjà vu, c’est passons-à-autre-chose. Sauf que ce sont des vécus qui sont enracinés dans le réel. C’est le ressenti quotidien d’une partie substantielle de nos contemporains. Et ces vécus, ces ressentis, ces parcours de vie, traversent les générations. Si les artistes reprennent le thème, encore et encore, c’est que les artistes disent le monde. Et que le monde, encore, est en partie ainsi fait. Zola écrirait encore du Zola s’il écrivait en 2018. Garniouze Inc. ne fait que capter l’air du temps. Pourquoi pointer ce qu’il a de hideux ? Parce que faire face au monstre, c’est le premier pas vers la possibilité de lui régler son compte. Et de reconnaître un frère dans son voisin, même quand il n’a pas la petite gueule propre et lisse d’un mannequin dans une publicité pour parfums.

Une prouesse d’acteur, des choix radicaux d’interprétation face au matériau textuel, un jeu d’une précision millimétrée avec le son et l’image. Une scéno d’une grande simplicité et d’une grande efficacité à la fois. Du théâtre de rue puissant, qui secoue et qui interpelle. La preuve qu’il peut encore se dire des choses fortes, dans nos espaces publics.

Sur un texte d’Enzo Cormann, une interprétation de Christophe Lafargue. Marc Ménager, conception et création Images et animations, Olivier Magni, Images et graphismes, David Bourbon, Mix-images, David Martin, post-production images, Francois Boutibou, harmonie municipale, Pierre Pailles et Morgan Nicolas, Conception décor et Construction, Mathilde Corbière, production FireWire, Les Thereses, production déléguée.
Visuels: Mathieu Dochtermann

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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