Théâtre
Bettencourt Boulevard : le crépuscule joyeux de Michel Vinaver

Bettencourt Boulevard : le crépuscule joyeux de Michel Vinaver

01 décembre 2015 | PAR Laurent Deburge

Il n’est pas commun de voir incarnés sur une scène de théâtre des personnages publics contemporains, qui ont plutôt pour habitude d’occuper le devant de la scène médiatique et de défrayer les chroniques mondaines et surtout judiciaires. Le pétillant Michel Vinaver, 88 ans, s’est pourtant emparé de la saga Bettencourt et donne la parole à ses acteurs.

 

Ils sont tous là : la reine-mère Liliane, toujours élégante et amusée, qui perd un peu la tête et fait des largesses se chiffrant en millions d’euros, François-Marie Banier, le photographe (« l’artiste ») qui a su redonner une seconde jeunesse à la propriétaire du groupe L’Oréal, femme la plus riche de France, et bénéficier de ses prodigalités ; Françoise Meyers-Bettencourt, moins amusée de voir sa mère rejouer le rôle de la « vieille dame indigne » du film de René Allio. C’est une partie du drame, ou de la comédie.

 

Dans ce tableau réglé comme un ballet, il y a plusieurs cercles concentriques, différents volets judiciaires, financiers ou politiques, qui impliquent d’autres personnages et dessinent de nouveaux liens de pouvoir ou d’influence. Ainsi Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune (figure balzacienne incarnée avec truculence par Jérôme Deschamps), soucieux de sa prospérité privée et sociale, qui guigne un petit bateau en cadeau de ses bons et loyaux services, et devenu expert ès-enveloppes kraft remplies d’argent liquide à destination des hommes politiques, selon la comptable Claire Thibout, figure centrale de ce manège. On verra aussi Lindsay Owen-Jones, l’ex-PDG de la firme, mais aussi l’expert neuropsychiatre, les femmes de chambre et les maîtres d’hôtel, sans oublier Eric Woerth et sa femme Florence, ainsi que Nicolas Sarkozy lui-même, hilarante apparition.

 

« Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ? » demande l’auteur. « Tout », semble-t-il nous souffler. Car la matière est à la fois terrible et vaudevillesque, elle mêle le scandale au drame intime, mais prend une dimension tragique dès qu’elle est mise en perspective. Et la force de Vinaver est de remonter aux sources et de présenter les ancêtres, les deux arrières grands-pères des petits-fils de Liliane, à savoir Eugène Schueller, chimiste inventeur de la marque et fasciste notoire (il finança la Cagoule puis les mouvements collaborationnistes de Deloncle et Déat), et le rabbin Robert Meyers, mort à Auschwitz. C’est bien une « histoire de France » qui se raconte-là.

 

La mise en scène de Christian Schiaretti est synoptique et fluide. Alors que la pièce de Vinaver est une succession de trente « morceaux » se déroulant dans des lieux et des temporalités différents, Schiaretti parvient à les unifier en une chorégraphie subtile.

Avec ses panneaux de couleurs s’abaissant ou s’élevant, glissant de cour à jardin pour ouvrir ces espaces-temps dramatiques, la scénographie de Thibaut Wechlin dessine un grand tableau de Mondrian et les sièges blancs disposés comme un quadrillage, sont un échiquier dans lequel évolue les protagonistes.

 

Et cela fonctionne. L’écriture de Michel Vinaver parvient à donner une profondeur littéraire et théâtrale à cette matière profane, et la distribution émeut et éblouit. Francine Bergé est parfaite en Liliane Bettencourt ainsi que  Christine Gagnieux qui interprète sa fille Françoise. La ressemblance physique de tous les personnages avec leur modèle « réel » est saisissante. Didier Flamand est plus discret que Banier lui-même, l’auteur n’ayant sans doute pas souhaité faire la part belle à ce rôle ambigu.

 

On aurait pu craindre que la pièce ne soit qu’une immense scène d’exposition, et de fait, elle n’est pas exempte de didactique, mais un chroniqueur fait office de Monsieur loyal et instruit le public comme un juge instruit une affaire judiciaire, sans que le spectacle ne vire pour autant au procès public, ni que le TNP de Villeurbanne ne devienne un Tribunal National Populaire. Il s’agit plutôt d’un « tableau des mœurs de ce temps », pour reprendre le titre de Maurice Sachs, dans lequel se jouent des drames, des tromperies, des trahisons, des malversations mais aussi de l’amour, du fiel, de la déception, le drame de la vieillesse et l’ombre de l’histoire.

 

Le talent de Vinaver, dont les liens avec Lyon ne datent pas d’hier puisque sa première pièce fut mise en scène par Roger Planchon en 1956, est d’avoir trouvé une langue qui porte tout en étant aussi actuelle et précise que possible. Il ne faut pas oublier l’autre casquette de l’auteur, qui a mené lui-même carrière dans l’industrie cosmétique, puisqu’il fut PDG de l’entreprise Gilette. Il connaît mieux que quiconque les mots mais surtout les tournures d’esprit qui président à l’univers du marketing, de la finance et du pouvoir. C’est son génie d’avoir su en faire œuvre.

 

 

Laurent Deburge

 

 

En bonus, laissons la parole à François-Marie Banier, filmé par la vidéaste Esti, qui ne saurait mieux résumer la pièce :

 

https://www.youtube.com/watch?v=uwQJwhKc_18

 

 

« Bettencourt Boulevard ou une histoire de France », de Michel Vinaver. Mise en scène Christian Schiaretti. Avec Francine Bergé, Stéphane Bernard, Clément Carabédian, Jérôme Deschamps, Philippe Dusigne, Didier Flamand, Christine Gagnieux, Damien Gouy, Clémence Longy, Élizabeth Macocco, Clément Morinière, Nathalie Ortega, Gaston Richard, Juliette Rizoud, Julien Tiphaine et les voix de Bruno Abraham-Kremer et Michel Aumont.

 

Jusqu’au 19 décembre 2015 au TNP de Villeurbanne (Lyon).

 

http://www.tnp-villeurbanne.com/manifestation/bettencourt-boulevard-nov-dec-15-16

 

du 20 janvier au 14 février 2016 au Théâtre de la Colline à Paris.

 

http://www.colline.fr/fr/spectacle/bettencourt-boulevard

 
Visuel : Michel Cavalca

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