Théâtre

« Argument contre l’existence… » : debout, les millennials de la Terre

« Argument contre l’existence… » : debout, les millennials de la Terre

29 septembre 2017 | PAR Simon Gerard

Argument contre l’existence d’une vie intelligente dans le cône Sud a déjà été beaucoup jouée en milieu universitaire. Son apparition dans la programmation d’établissements spécialement dédiés au spectacle vivant — ici, le Grand Parquet du Théâtre Paris-Villette — est une excellente chose. Le collectif De.vol.veremos met en scène une pièce contemporaine de l’uruguayen Santiago Sanguinetti — première partie d’une Trilogie de la Révolution. Pas de dialectisme là-dedans : Argument contre l’existence… est une variation sur la révolution, et sur la manière — absurde ou non, surréaliste ou non, justifiée ou non — de la mettre en œuvre.

School shooting et pop culture : chronique d’une existence brouillée

Dans quelle attitude peut bien se trouver une bande de jeunes adultes lorsqu’elle s’apprête, dans les heures qui suivent, à déclencher une série d’attentats synchronisés dans tout le cône Sud de l’Amérique latine ? C’est simple : comme d’habitude, avec la légèreté du quotidien et le cynisme si caractéristique de notre époque. Là réside l’intelligence d’Argument contre l’existence…, qui repose avant tout sur un décalage radical : la sorte de vaudeville auquel assiste le public est en totale inadéquation avec les massacres sur le point d’être commis. On aimerait croire à une vaste blague — dont seraient bien capables les personnages en scène au vu de l’humour décomplexé qu’ils déploient tout au long de la représentation ; mais non, ce n’en est pas une. Les discours toujours légers côtoient l’imminence d’actes beaucoup trop lourds.

Pour autant, la bande de potes est loin d’être bête — encore moins inconsciente : les blagues scatophiles et graveleuses précèdent ou suivent bien souvent des références éclairées à la philosophie et à la littérature. Mais à quoi sert la culture lorsqu’elle est incapable de réparer les maux du monde ? Expliquer ne suffit plus, et Alain Badiou peut bien aller mourir ; il s’agit d’agir — et peu importe la raison.

La dimension presque grotesque des dialogues et actions scéniques sont complétées par un usage très intelligent de l’audiovisuel — en particulier via l’utilisation du glitching. L’écran projeté est le lieu d’une lutte destructrice entre des images antagonistes. Le générique du dessin animé des années 90 Les Animaniacs et un pot pourri d’extraits documentaires sur les dictatures latino-américaines se superposent sur le même écran — et s’annihilent mutuellement dans un bug visuel psychédélique. On ne peut exprimer mieux cette saturation physique, ce « trop de réalité » qui engourdit l’individu, le transforme en oxymore vivant et le freine dans sa volonté d’agir sur le monde avec cohérence.

 Un avenir en commun

Argument contre l’existence… est un produit hybride, fruit non seulement d’un travail d’écriture centré par son auteur sur l’Amérique du Sud, mais aussi d’un travail de traduction et de mise en scène adapté à un public français — le tout effectué dans une concertation permanente afin de ne pas amputer la pièce de ses enjeux majeurs. Malgré son contexte bien spécifique, Argument contre l’existence d’une vie intelligente dans le cône Sud tend, par couches de sens et par degrés d’analyse, vers l’universel.

Avant tout, les jeunes femmes et les jeunes hommes qui préparent « leur Columbine » sont latino-américains. Ils sont ces enfants d’opprimés qui, bien que n’ayant pas vécu la dictature, ne demeurent pas moins les voisins d’un « Premier Monde » dont ils peinent à ne plus être le pré carré. La démocratie dont ils ont hérité est à la fois tiède et amère, ultralibérale et aliénante. Ils auraient aimé naître partout sauf ici, et à n’importe quelle époque sauf celle-là. La pulsion révolutionnaire et violente qui anime cette poignée d’individus est cynique et désabusée, profondément désespérée : ils désirent d’autant plus tuer et massacrer qu’ils ne savent pas exactement pourquoi ils le font.

De ce portrait rayonnent des éléments qui vont bien au-delà du contexte latino-américain — et auxquels la génération Y, née au cours des années 1990, est sans doute la plus réceptive. Premier-Monde ou Tiers-Monde, même existence fade, même sentiment d’inutilité par rapport aux luttes passées, même cynisme anesthésiant, même sensibilité coupable à un humour gratuitement sexiste, homophobe, raciste ou scatophile… Même haine d’un grand Tout conduisant, parfois, à une révolte sans motif précis. La fiction d’Argument contre l’existence… n’est donc pas uniquement un témoignage, mais bien un message, dans la mesure ou elle agit en miroir sur le public français.

Une table rase en héritage

On retrouve dans Argument contre l’existence d’une vie intelligente dans le Cône Sud le même type d’optimisme désespéré qui émane des pièces de Vincent Macaigne. Les personnages en scène ont beau être cultivés et intelligents, ils n’en demeurent pas moins incapables de comprendre leur monde et de se comprendre eux-mêmes. Une seule chose les anime : laisser une trace durable qui prouverait qu’ils n’ont pas existé pour rien. Pas d’égocentrisme ni de messianisme dans ce rêve fou : ils comptent bien être balayés par le processus de tabula rasa qu’ils désirent déclencher. Les deux nourrissons, témoins muets des préparatifs délirants de leurs jeunes parents, se voient léguer en direct le plus beau des cadeaux possibles : une utopie à construire sur les ruines d’un monde qu’ils n’auront pas connu.

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Simon Gerard

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