Théâtre

Affabulazione de Pasolini sous un soleil de plomb

Affabulazione de Pasolini sous un soleil de plomb

20 mai 2015 | PAR Christophe Candoni

L’acteur et metteur en scène Stanislas Nordey monte Affabulazione de Pasolini, une pièce à laquelle il offre une forme et un jeu quasi opératiques non exempts de lourdeurs.

Dans la mythologie, les fils veulent tuer les pères. Mais dans Affabulazione, le fils ne veut ni donner ni recevoir la mort. Son paternel, endormi dans le jardin de sa propriété par un bel après-midi ensoleillé, fait un rêve qui va bousculer son existence pleine de certitudes et se trouve possédé par des pulsions criminelles sur sa progéniture émancipée. A partir de cette revisite inversée du complexe d’Œdipe, Pasolini convoque ses thèmes de prédilection : l’auscultation du déséquilibre d’une famille prise en étau entre mysticisme et érotisme. Affabulazione est donc une pièce passionnante et dérangeante, d’une beauté et d’une force à la fois lumineuses et obscures, sur la relation complexe d’amour / haine entre un père dégénéré et son fils épris de liberté et d’autonomie.

Industriel milanais tourmenté et souffrant, en perte de repères et mis à nu au sens propre comme au figuré dans sa folie destructrice, le père est au centre de tout. Nordey endosse ce rôle écrasant et prend toute la place. Si bien que rien n’existe véritablement autour de lui. Nous ne verrons pas l’arrogance de la jeunesse ingénue que le père croit devoir combattre tant le fils pourtant joué par Thomas Gonzalez que l’on sait si bon acteur, est insignifiant et décrédibilisé, tout comme sa copine vulgarisée (pourtant si vive et allègre Anaïs Muller dansant dans sa robe rouge jambes et pieds nus sur La Bambola qui passe à la radio) et tout comme la mère bien caricaturale (Marie Cariès). Il n’y en a donc que pour lui. Et pas pour le meilleur. Acteur solaire et organique s’il en est, il n’y a rien de plus beau que de voir Stanislas Nordey se consumer en scène des mots des auteurs les plus incandescents. Il y a bien sûr des moments de cette trempe dans Affabulazione mais ils sont trop rares. Car quand Nordey n’embrase pas la logorrhée pasolinienne, il l’assène, l’alourdit. Il ne la parle pas, il la profère, la hurle, bouche et bras grands ouverts, tel un chanteur d’opéra au lyrisme poussif et à la déclamation surjouée.

L’impression est renforcée par la monumentalité écrasante des hauts murs épais et mobiles de la villa qui sert de décor à la pièce, trop illustratif avec ses toiles classiques qui n’ont quelle autre vocation que la redondance lorsque les échanges écorchés vifs entre le père et le fils, vainqueurs et vaincus de la lutte qu’ils se livrent, se jouent devant la figure pâle et hurlante d’un Isaac menacé par la lame tranchante d’Abraham, son patriarche, barbe grise et crâne dégarni, peints par le Caravage.

Au début des années 1990, Stanislas Nordey découvrait en Pier Paolo Pasolini un auteur fondateur. Il montait aussitôt Bête de Style, et est régulièrement revenu depuis au dramaturge italien en signant les mises en scène de Calderon, Pylade, Porcherie, et en jouant Orgie. Il en veut encore et ne cache pas son ambition de monter l’intégralité de son œuvre. Pour des retrouvailles, Affabulazione n’est étonnamment pas la cure de jouvence attendue mais plutôt le signe d’un geste artistique pourtant fort et radical qui se systématise et vieillit.

Photo © Elisabeth Carecchio

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