Théâtre
A Aubervilliers, une relecture de « L’Avare », virtuose mais peu dérangeante

A Aubervilliers, une relecture de « L’Avare », virtuose mais peu dérangeante

21 novembre 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Les figures créées par Molière, revues par PeterLicht, auteur qui s’interroge sur le capitalisme. Il y a de la subtilité dans la pièce qu’il signe. Et de la virtuosité. Qui finit par tourner un peu à vide, à la fois dans le texte et dans la mise en scène qu’en propose Catherine Umbdenstock… Les jeunes comédiens, eux, valent vraiment le détour.

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L’Avare : un portrait de famille en ce début de 3e millénaire. Ce soir, le vieil Harpagon ne sera pas visible. Il n’y a que des jeunes sur scène. Qui ont l’âge de la metteuse en scène, Catherine Umbdenstock. Ils incarnent les protagonistes du texte de Molière : le couple Cléante-Marianne, un autre duo, Valère-Elise, le valet La Flèche, et Frosine, intrigante qui, ici, est devenue une pauvre domestique débordée. Ou une vieille tante… Enfin, c’est tout comme. Au début, de belles scènes chorales s’enchaînent. On gueule contre le manque d’argent. On en demande, sans succès. On s’ennuie copieusement, dans cette maison dont on ne sort pas. On essaye de faire la fête. Chacun chante un morceau pop-rock… On tâche de se construire une vie. Mais tous, ou presque, finiront par être riches…

L'Avare Un portrait de famille 2Le texte écrit par PeterLicht (tout attaché) est suprêmement allemand. Logorrhées violentes, rhétorique à la fois ouvertement politique et subtile… Avec quelques passages tirés de Molière. Il tape fort, entremêlant concepts et tripes que l’on vomit. Quand Cléante (Lucas Partensky, sensible) se met à râler, on voit les images qu’il décrit, derrière les mots répétés. Quand La Flèche (Clément Clavel, passant de l’assuré à l’écorché avec aisance) évoque son plan de vie – profiter des pays en crise – le politique s’invite de façon distanciée et pas lourde. Quand Frosine, incarnée par Nathalie Bourg et son corps affûté, nous détaille sa journée, c’est à la fois pathétique et drôle. Et lorsque Chloé Catrin nous relate son époustouflante rencontre avec le « jean ultime », PeterLicht atteint quasiment au poétique.

Mais on s’interroge : où va-t-il nous emmener, ce texte ? Tout à coup, on sent plus de sérieux, et la compréhension se décourage… A la fin, une fois que la jeunesse a obtenu la consommation, elle cesse d’être vivante : pourquoi vingt dernières minutes aussi longues ?… Là, c’est la mise en scène qui nous perd. Il n’y a plus de contrepoids. Katia Flouest-Sell, traductrice, nous dit dans le dossier que « le personnage d’Harpagon se retrouve ici à proposer un point de vue politiquement critique vis-à-vis de notre société néo-capitaliste ». Il eût fallu qu’il apparaisse sur scène… Dans la mise en scène de C. Umbdenstock, ce père est joué par ses enfants, qui miment un dialogue à deux voix. Le voir incarné nous aurait permis de réellement prendre parti…

En fin de compte, ce spectacle parle davantage de la jeunesse que de la famille. Et de l’argent qui corrompt… Au final, cette violence textuelle virtuose parle-t-elle ? Pas réellement… Elle impressionne et elle amuse. Mais on ne la relie pas aux événements actuels, tous pris qu’on est dans son ton farcesque… Les aubervillois se laisseront-ils happer par ce spectacle ? Il est accessible. Hier soir, des classes étaient présentes, et les réactions n’ont pas été négatives. Mais il n’est pas sûr que la pièce aura pour conséquence des débuts de prise de conscience sociale… Mais on ne peut jamais savoir.

L’Avare, un portrait de famille en ce début de 3e millénaire, un texte de PeterLicht, d’après Molière. Mise en scène de Catherine Umbdenstock. Avec Nathalie Bourg, Chloé Catrin, Clément Clavel, Charlotte Krenz, Lucas Partensky, Claire Rappin. Trad. : Katia Flouest-Sell. Dramaturgie : Karin Riegler. Scénographie : Elisabeth Weiss. Costumes : Claire Schirck. Lumières : Manon Lauriol. Régie, son, vidéo : Fred Hug. Décor : Florian Méneret. Durée : 1h30.

Visuel : © Vincent Arbelet

Visuel Une : © Alain Kaiser

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Ozanne Tauvel

One thought on “A Aubervilliers, une relecture de « L’Avare », virtuose mais peu dérangeante”

Commentaire(s)

  • Yvette Moissonnier

    Je viens de voir le spectacle. Ce n’est pas inintéressant, mais il aurait été « prudent » de prévenir le public de cette interprétation qui a peu a voir avec Molière, malgré le talent des acteurs ! Yvette M.

    novembre 30, 2014 at 19 h 54 min

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