Performance
« Schwanengesang D744 » : Romeo Castellucci montre l’artiste en crise

« Schwanengesang D744 » : Romeo Castellucci montre l’artiste en crise

28 novembre 2014 | PAR Christophe Candoni

A travers la figure explosive de l’artiste mis à nu en proie au doute, Romeo Castellucci explore jusqu’à l’irréparable, la vulnérabilité humaine et la perte de soi. Il signe avec son stupéfiant Schwanengesang D744, donné à partir de ce soir à Paris, un anti-spectacle à l’effet dévastateur.

D’abord en Avignon où, artiste associé du festival, Castellucci est devenu l’une des figures de proue de l’ère Archambault / Baudriller, puis à La Monnaie de Bruxelles, et enfin aux Bouffes du Nord dans le cadre du Festival d’Automne : un même dispositif, un même dépouillement, un même recueillement autour du mariage intime de la voix et du piano, la même douceur des mélodies tristes et berçantes de Schubert, la même violence, le même vertige brutal car inattendu du choc à venir.

Le plateau dénudé laisse apparaître les murs bruts de la cage de scène sans aucun décor. Au centre, éclairée d’un fin halo de lumière, la cantatrice Kerstin Avemo se présente au public, stricte mais élégante dans sa tenue concertante. Accompagnée au piano, elle entame un récital dédié à une série de lieder de Schubert n’appartenant pas forcément au cycle qui donne son titre au spectacle. En adoptant une impassibilité circonstanciée que contrarie une affectation retenue, elle livre une interprétation vibrante et sensible des morceaux choisis.

Auf dem Wasser zu singen, Die Mainacht, Ständchen, Klage, Nur wer die Sehnsucht kennt, Nacht und Träume… chantent en beauté la nature, l’amour impossible, l’absence, la perte, la mort de l’être aimé, l’abandon, la solitude. Le programme suit son cours, offert par la chanteuse avec une rare intelligence du texte et une fine musicalité. Pourtant, elle laisse entrevoir quelques signes de légères faiblesses. Juste un rictus qui échappe, des regards perdus, ou un geste nerveux à peine esquissé, une voix hésitante, moins timbrée… elle dévoile une perte de moyens, un manque évident de contrôle qui se confirme au moment d’entamer Du bist die Ruh. La chanteuse ne démarre pas, interrompt puis fait reprendre le pianiste qui l’accompagne pour finalement recommencer son air mais cette fois dos au public. Elle s’engouffre lentement dans la profondeur obscurcie du plateau et y livre collée au mur et dans le noir un Abschied à peine audible, à bout de souffle et de force, comme si elle adressait cet Adieu schubertien à la scène, au public, à l’art, à la vie.

Silence pesant. Gêne palpable d’un public médusé face à ce degré de faille, de fragilité, de défaillance, d’une artiste qui a échoué mais tout donné.

C’est à ce moment que la comédienne Valérie Dréville entre en scène et se place dans les pas de la chanteuse démissionnaire. A l’opposé de l’introspection feutrée de la première, elle use d’une rhétorique agressive et insultante à l’encontre des spectateurs qu’elle toise fermement. Elle crie, éructe, invective vertement jusqu’à l’épuisement. Certains protestent en retour. « Que regardez-vous ? » hurle-t-elle se faisant de plus en plus terrifiante dans une poussée d’énergie rageuse qui s’accompagne d’un habillage sonore et lumineux qui secoue telle une décharge électrique.

Son ennemi n’est pas tant le public qui, impitoyable, se rend au théâtre comme aux jeux du cirque et veut que ses attentes se trouvent comblées, mais bien elle-même dans un état de fragilité extrême, une vulnérabilité qui confine à la folie, ce qu’elle exprime à la fin lorsqu’elle dit, en pleurs, dans un dernier souffle pathétique « Pardon… je ne suis qu’une actrice ».

Voici comment Castellucci fait d’un concert vrillant et avorté, une anti-performance puissante et radicale qui n’a rien à voir avec une simple provocation. L’artiste bouscule, dérange, en pulvérisant les codes et les conventions d’un protocole ordinairement bien huilé, celui de la représentation. Il met à nu ce qui fait l’essence même de l’interprète dans son geste créateur : sa matière sensible, son émotivité, celle qui s’offre au public forcément radieuse, disponible, prête à être reçue sans ne rien laisser présager du chaos intérieur, des états d’âme, des failles, des angoisses, de tout ce qui s’apparente à de la douleur impossible à partager. Cette part d’ombre dissimulée par l’artifice du théâtre se trouve au cœur de la proposition scénique controversée de Castellucci dont le théâtre naît de l’inconfort, de l’accident, du malaise et submerge d’émotions.

© Christophe Raynaud de Lage

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