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Avec « Le Pas Grand Chose » de Johann Le Guillerm, la logique est une question de point de vue

Avec « Le Pas Grand Chose » de Johann Le Guillerm, la logique est une question de point de vue

13 février 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Le très singulier et très inspiré Johann Le Guillerm propose jusqu’à samedi 16 février son spectacle Le Pas Grand Chose, au Centquatre, qui le propose dans le cadre du très bien nommé festival Les Singuliers. Distillat d’une philosophie du regard élaborée, qui invite à questionner la logique pour mieux la retourner, cette conférence constitue une prouesse de verve et d’écriture. A ceux qui attendent la performance circassienne, Johann Le Guillerm répond par le point de vue circassien: un art de la fugue, à la recherche de la face cachée des choses. Poétique, déconcertant, et définitivement brillant.

A l’actif de Johann Le Guillerm, qu’on enfermerait bien à tort dans le substantif de circassien du fait de son passage par la première promotion du CNAC, on compte maintenant plus de 10 objets spectaculaires, tous affilié à des disciplines artistiques différentes, mais tous réunis par une même recherche originale et personnelle. La méta-démarche qui les englobe touts est appelé Attraction, défini comme un projet-manifeste, qui porte en elle le ferment d’une liberté de penser et de percevoir le monde.

C’est dans ce projet un peu fou, un peu poétique, mais mené avec une belle dose de génie virtuose, que vient s’inscrire Le Pas Grand Chose.

Ce spectacle au nom modeste part d’un point lui aussi bien modeste, puisqu’il s’agit, justement, de disserter du point, comme plus petit dénominateur commun de tout le reste. Avec une logique qui semble dans un premier temps très raisonnable, Johann Le Guillerm nous explique qu’en partant de la compréhension de la plus petite partie, de ce Pas Grand Chose, il pense pouvoir, en la retrouvant ensuite partout, s’équiper intellectuellement pour mieux appréhender l’Univers.

Soit.

Mais ce à quoi invite en réalité cette conférence est tout autre chose. On pourrait en avoir l’intuition quand l’artiste entre en scène en tirant derrière lui une sorte de grande charrette criblée de tiroirs. On ne peut que le pressentir quand sa première déclaration est: « Je cherche un chemin qui ne mènerait pas à Rome. » On devrait s’en persuader facilement en constatant le contraste entre sa mine extrêmement sérieuse et son impeccable costume trois pièces, d’une part, et ses baskets à orteils, d’autre part.

L’entreprise consiste en fait à prolonger le pas de côté initial en une longue succession de glissements qui s’amplifient les uns les autres. En guise de raisonnement, ce sont les lumières d’une « science de l’idiot » qui ne renie pas sa filiation à la pataphysique qui, de jeux de mots vertigineux en rapprochements inattendus, dynamitent peu à peu toute certitude sur le monde qui nous entoure. Comme le dit très bien l’intéressé: « La première fois cela paraît magique, la seconde cela paraît logique. »

Qui a déjà pensé à expliquer les rapports secrets entre les chiffres en s’appuyant sur la théorie des amas?

Qui a déjà eu l’idée d’établir une nomenclature de surface de sphère en épluchant des mentines?

Qui a déjà conçu un dispositif expérimental permettant de montrer quelles bananes savent faire quelque chose?

L’immense mérite de cette conférence, c’est de nous faire réfléchir – de biais – à ces importantes questions. Qui, à force de s’accumuler et de déconcerter, invitent à entrer dans un tout autre univers, avec ses propres règles. Et avec son propre regard, neuf, naïf, mais curieux et complet, sur les choses.

C’est, en réalité, avec habileté, une philosophie entière qui est distillée par ce Pas Grand Chose. Une éducation de la vue comme du regard intérieur, une éthique de la connaissance sensorielle et intellectuelle du monde qui refuse que ce que je vois me cache ce que je ne vois pas, ou que ce que je sais me cache ce que je ne sais pas.

On pense à cette devise qu’on prête à Boris Vian, qui n’était pas le dernier pratiquant de la pataphysique: « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas ».

On pense surtout qu’il faut une sacrée dose de talent pour pousser aussi loin toutes les propositions, jusqu’aux plus farfelues, pour déclencher à la fois une franche hilarité et une vertigineuse prise de conscience.

Johnan Le Guillerm prouve ici une grande maîtrise de l’écriture, et un talent de comédien absolument certain dans ce personnage de conférencier mi-sérieux mi-clownesque-malgré-lui. La charrette sur laquelle il appuie en direct tous ses discours de démonstrations filmées en direct mériterait sans doute à elle seule un prix d’ingéniosité, tant il en tire d’effets différents. On doit juste signaler que le spectacle, malgré son aspect très visuel qui en facilite l’abord, reste assez abscons et hermétique si l’on ne consent à lâcher prise: cela en fait un spectacle ardu, au moins au départ, mais cela n’est pas une raison pour le bouder!

A recommander le plus chaudement du monde à tous ceux qui se sentent prêts à abandonner pour quelques dizaines de minutes les rives de la logique cartésienne, pour entrer dans un univers mental déconcertant mais poétique, et, d’une certaine manière, sans doute, salutaire.

Au Centquatre jusqu’au samedi 16 février.

 

Conception, mise en scène et interprétation :
Johann Le Guillerm

Régie lumière : Flora Hecquet
Régie Vidéo : David Dubost
Création lumière : Anne Dutoya
Création sonore : Alexandre Piques
Vidéo graphiste : Christophe Rannou
Costume : Anaïs Abel
Fabrication et construction : Sylvain Ohl, Alexandra Boucan

Visuels: ©Elizabeth Carecchio

Infos pratiques

Festival du Cinéma Israélien de Paris
Francofolies de la Rochelle
Duval de Laguierce-Virginie

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